Akimbo

Ziak

Millenium  |  2021
7 / 10
par Yoofat  |  le 30 novembre 2021

Parler de rap français revient très souvent à déguiser une discussion sur le rap cainri. Nous autres francophones ne sommes pas des créateurs sur le plan musical, mais nous sommes par contre d'assez bons copieurs. Or, depuis quelques années, les rappeurs hexagonaux ont décidé de changer de curseur, d'enfiler leurs plus belles cagoules et de s'armer de leurs schlass les plus menaçants pour buter opps sur opps, tout comme nos meilleurs ennemis d'outre-Manche. Bienvenue dans le monde post-apocalyptique proposé par la drill, traduite en français.

Avec son blase qui ressemble à une onomatopée de Big Shaq, on pouvait se douter que Ziak consommait pas mal de sons anglais. Comme une flopée de nouveaux artistes français, il propose depuis fin 2019 une kyrielle de morceaux drills avec une réussite relative pour chacun d'entre eux. Si l'homme masqué du 91 nous a peut-être plus interpellés que 1PLIKé 140 ou Kun Fu, c'est sans nul doute à cause de son sens de la formule déroutant, de son bagage technique très épais et de la richesse de ses réflexions sombres. "Raspoutine", acte de naissance du rappeur sur les internets, est un brillant freestyle où toutes ses fascinations sont évoquées avec style - il y a quand même un moment sur le morceau où le mec dit "J'ai de la blanche exceptionnelle comme la fille d'Eminem". Time.

La drill et ses snares chaotiques ont ceci d'intéressant qu'il est assez difficile de s'y attaquer si on n'est pas un bon rappeur, au sens technique du terme. À l'inverse de la trap, où brailler avec panache ou singer le flow des Migos avait permis à Gradur de se faire une place au soleil, la drill, elle, accepte mal la médiocrité. Ziak entretient le mystère sur sa personne, se "masque" avec un bandana noir, mais vu son niveau de composition, on douter qu'il ait appris le rap en faisant du karaoké sur du Headie One. Grand du quartier en plus d'être un père de famille revendiqué, il est assez aisé de croire que Ziak a de la bouteille, et plus encore à l'écoute de son premier album, Akimbo.

Pourquoi Akimbo est-il potentiellement le meilleur premier album d'un rappeur français depuis Comme Prévu de Ninho ? Dans un premier temps, évidemment, il y a une question de timing. Au-delà du fait que le monde entier raffole de la drill aujourd'hui, la musique de Ziak ressemble au personnage d'Omar Little dans The Wire : elle est effrayante de prime abord, met en scène des couteaux suspendus dans le vide et prêts à trancher de manière aléatoire. Ensuite, elle est pleine d'esprit, intelligente, faisant preuve d'une sagacité impossible à percevoir au premier coup d'œil. Enfin, elle personnifie la misère comme elle mérite d'être personnifiée en 2021 ; avec violence, détresse et un sentiment d'urgence continuelle, comme quand le compte bancaire retombe dans le rouge dès le début du mois.

Parce que le sensationnalisme l'a emporté sur l'information, les effusions de violence l'ont emporté sur l'apaisement. Cette violence, Ziak, comme tou·te·s les artistes drill du monde entier, l'a embrassée avec vigueur. Mais non content de simplement tirer, découper voire désosser ses opps, Ziak parvient à styliser ses scènes de crime. Le rendu chiadé de ses clips parle pour lui, de la même manière que certains de ses assassinats verbaux ("j'vais pas t'shooter, tu vas t'hara-kiri comme un grand"). De ce sens de la formule particulièrement efficace ressortent nombre de punchlines marquantes. Pour paraphraser un grand rappeur, les rimes de Ziak sont rigolotes comme prendre des râteaux à la pelle ; en fait elles sont pas marrantes. Et pourtant, on rit beaucoup sur Akimbo mais une fois les éclats de rire envolés, prendre du recul sur ce qu'on vient d'entendre peut s'avérer troublant ("Le tit-pe veut un six-coups, il connaît même pas Zizou"). Troublant comme la pauvreté qui s'accroit, la précarité de notre style de vie ou les propositions politiciennes détraquées pour vaincre l'insécurité. Oui, la musique de Ziak ressemble à un constat amer de 2021 ou à Omar Little ; elle exhibe une souffrance que l'on ne saurait voir, mais qui explose nécessairement à la face du monde un jour ou l'autre.

Depuis la seconde moitié des années 2010, une grande partie du rap français a cherché à nous faire voyager avec des beats reggaeton et afro-caribéens . En 2021 (et cela durera sûrement), la tendance n'est plus à l'évasion. Non, la tendance est à cette misère froide qu'incarne la drill de Ziak, celle qu'il résume avec un sens de la formule qui mérite le note maximale : "Tu vis pas la vida loca, tu paies ta loc' avec les allocs". Plus d'American Dream, plus de vida loca, et bienvenue dans le monde post-apocalyptique proposé par la drill, traduite en français. 

Le goût des autres :