À l'origine censé accompagner vos moments d'ennui pendant le confinement, Television Rules The Nation occupe désormais une place définitive sur nos pages, avec un concept qui restera inchangé : à chaque numéro, cinq suggestions, qu'il s'agisse de films, de séries ou de documentaires. Et à chaque fois, un lien avec la musique mais pas forcément avec l'actualité, le dossier se voulant d'abord être alimenté par la seule envie de partager des contenus de qualité.

The Apollo

On ne va pas s'amuser à énumérer le formidable tableau de chasse de l'Apollo Theatre, non. On va juste énoncer un fait : toutes les plus grandes stars afro-américaines y ont débuté leur carrière, ou sont passées à un moment de celle-ci par la mythique salle de Harlem. Et rien que pour ça, n'importe quel documentaire alignant soigneusement les images d'archives et les anecdotes avait moyen de se mettre dans la poche le pékin de base.

Mais pour peu qu'on prenne la tâche au sérieux, consacrer un documentaire à la salle mythique de la 125ème rue, c'est l'assurance d'une plongée dans les fractures sociales et raciales d'une certaine Amérique qui cherche à exister face à un establishment qui ne connaît que la couleur blanche. The Apollo, c'est l'illustration de l'existence par l'art, et de ce combat permanent par la musique, la poésie, le rire ou l'engagement politique. Un combat de plus d'un demi-siècle que la salle de concert a embrassé volontiers, puisqu'avant d'être l'institution que l'on connaît, sa survie était intimement liée au contexte économique et social afro-américain, ainsi que par son obligation de mettre en avant le meilleur de la musique noire américaine, pour fédérer et influencer au-delà de son cercle.

Plus qu'un besoin donc, l'Apollo symbolise cette obligation pour l'artiste afro-américain de briller trois fois plus fort, de se surpasser constamment, et de se sacrifier pour exister dans un pays enclin au ségrégationnisme. C'est  quand il illustre ce combat extrêmement inspirant – et encore tristement d'actualité – que le documentaire de Roger Ross Williams est pertinent; juste mais jamais larmoyant, et joliment transversal. Un must see, rien de moins. (Aurélien)

Many Lives

S'il est loin d'être un nobody et que tout le monde (ou presque) sait mettre un visage sur son nom, Sébastien Tellier n'est pas une star. Lui-même le reconnaissait dans un récent portrait que lui consacrait Society : il se dit « moyennement connu un peu partout dans le monde ». Et s'il a profité du coup de pouce bienvenu d'une moitié de Daft Punk pour Sexuality ou qu'il a fait le couillon sur une voiturette de golf à l'Eurovision, cela n'a absolument pas altéré son statut : Tellier reste un gars bizarre, un trésor national lunaire et ultrasensible qui ne brille pas souvent par sa sobriété. Et sur ce point, Many Lives confirme tout ce que l'on pensait déjà du chanteur, et dresse pendant un peu plus d'une heure le portrait du bonhomme, depuis la parution de son premier album jusqu'à L'Aventura.

Si les plus fans n'apprendront pas grand-chose dans ce documentaire pourtant bien fichu, celui-ci prend un plaisir contagieux à retracer le parcours hors-normes de son sujet, déterrant quelques belles images d'archives, et proposant une porte d'entrée bienvenue pour ceux qui souhaiteraient connaître le personnage autrement que par ses pitreries télévisuelles ou ses plus éminents singles. Many Lives, c'est le portrait d'un perdant magnifique qui peine à dépasser un plafond de verre, qui peut aussi se montrer insupportable avec son ego boursouflé, mais qui réussit inlassablement par nous mettre dans sa poche.

Autant de facettes d'un personnage complexe et émouvant que ce documentaire réussit à croquer admirablement, y compris lorsqu'il s'agit de ne pas le brosser dans le sens du poil de sa longue barbe. Seul hic : après la parution de Domesticated et quelques longues années de silence, on a le sentiment que ce documentaire sort sans doute quelques mois trop tard. Sentiment confirmé par le fait que l'on croise ici les bouilles de Tony AllenZdar ou Christophe, tous partis depuis. (Aurélien)

As It Was

Depuis la séparation d’Oasis en 2009, c’est peu dire que Liam Gallagher n’a pas chômé. Deux albums ratés avec Beady Eye, puis deux albums en solo lui ayant valu le retour des honneurs, et les sommets des charts. As It Was vient donc enrober cette belle histoire d’une bonne couche de storytelling. Un documentaire tout à la gloire du chanteur, évidemment, puisque les seuls intervenants ici sont son frère (Paul, pas l’autre), sa femme, le type qui l’a signé, et l’ancien guitariste d’Oasis, Bonehead, qui l’accompagne désormais en tournée.

De gloire il est donc question, celle perdue puis retrouvée. Dommage finalement que l’histoire ici s’intéresse moins à la quête de rédemption qu’à tenter de nous faire croire que l’histoire se répète. Non, Liam Gallagher en solo n’est pas Oasis, et l’impact de sa musique est tout bonnement incomparable avec celui – tant musical, sociologique et même politique – de son groupe formé avec Noel Gallagher. Ce qui n’empêche pas ce film de monter en épingles d’insignifiants évènements, comme un concert annulé pour cause de voix cassée, tentant de nous faire croire qu’il s’agit là d’une véritable tragédie.

Etrange objet que ce doc, qui saura sans doute contenter le fan, mais lequel ? Pas celui qui connaît l’histoire, et voit donc les (grosses) ficelles. Celui, peut-être qui aime davantage Liam pour sa grande gueule que ses chansons, l’icône plus que le chanteur. Oui, il y a suffisamment de “biblical” ici pour satisfaire ce fan-là. Mais permettez nous de penser que c’est tout de même bien peu. (Nico P)

Hated : GG Allin and the Murder Junkies

Kevin Michael Allin est né le 29 août 1596. Il aura vécu 36 ans, dont la deuxième moitié peut être qualifiée de 'mauvaise vie'. Un parcours tellement trash qu'il est difficile de dire si l'overdose d'héroïne qui a eu raison de lui l'aura rendu plus accompli que le suicide sur scène qu'il planifiait. GG Allin a vécu sans concession, dans un esprit punk défiant toute loi ou ordre établi.

Considéré par certains comme le plus petit dénominateur commun de notre société et par d'autres comme une icône d'avant-garde, GG Allin n'a existé pour personne d'autre que pour lui. "Je me fous de ce qu'ils aiment, je ne suis là pour plaire à personne. Mon rock n'est pas là pour plaire mais pour détruire," dira l'artiste sur un plateau télé bon chic bon genre.

La police, les organisateurs ou l'héroïne, voilà les trois éléments qui empêchaient généralement les concerts du groupe de durer au-delà des 15 ou 20 minutes. Et même si c'était court, c'était toujours suffisant pour que GG se mutile, défèque sur scène ou se batte avec son public. La force de ce documentaire, c'est qu'il dépasse le simple récit des obscénités dont GG Allin and The Murder Junkies se sont rendus coupables. Elles sont pourtant nombreuses et pourraient se suffire à elles-mêmes, mais le réalisateur a eu "la chance" de côtoyer le groupe. Dès lors, les 55 minutes du documentaire offrent un portrait plus personnalisé de chacun des membres, de leurs fans et de leurs détracteurs.

Evidemment, GG Allin reste la figure centrale et sa vision du monde est aussi joyeuse que la chambre du motel dans laquelle il donne ses interviews, mais Hated offre un regard fascinant sur un style de vie qui est pour le coup vraiment alternatif. Reste qu'à chaque moment de cette expérience, on a l'impression de regarder un train dérailler tant rien ne va. Et puis en même temps, quand l'intro du documentaire est un éloge de John Wayne Gacy par GG Allin, on sait qu'on s'apprête à regarder quelque chose de perturbant. (Quentin)

Thunderdome Never Dies

En 2012, The Sound of Belgium explorait avec beaucoup de justesse le rôle de la musique électronique dans le paysage culturel belge, et l’importance de certains de ses acteurs dans la propagation de toute un mode de vie bien au-delà des frontières du plat pays. Succès retentissant et réussite critique indéniable, le documentaire de Jozef Devillé a peut-être donné des idées au voisin néerlandais, qui s’attaquait en 2018 à ce qui est probablement la contribution la plus notable du pays à la dance music : la culture gabber, rendue possible par l’avènement du monstre Thunderdome.

Optant pour une structure assez classique, qui part des origines modestes pour s’étirer jusqu’au retour en grâce du concept (en passant bien évidemment par ses hauts très hauts et ses bas très bas), Thunderdome Never Dies raconte le parcours bien accidenté de trois potes qui s’emmerdaient dans leur province (Irfan van Ewijk, Duncan Stutterheim et Theo Lelie), et qui vont à force de coups aussi fumeux que fameux enfanter ID&T, l’une des plus grosses boîtes d’évènementiel au monde qui fait désormais partie du mastodonte LiveStyle (Electric Zoo, Awakenings ou Mayday).

Tandis qu’on prête au Belge bienveillance et gentillesse, le Néerlandais est lui plutôt vu comme un être arrogant et fier. Et en ce sens, Thunderdome Never Dies est très hollandais. Là où il y avait dans les parcours décrits par The Sound of Belgium une réelle humilité, Thunderdome Never Dies ne rate pas une occasion de louer la formidable résilience d’une bande de gars qui en ont vu de toutes les couleurs, et de glorifier des parcours de self made men à qui tout (ou presque) a réussi.

Si l’on met de côté cet aspect un peu exaspérant, Thunderdome Never Dies reste une document qui retrace avec précision et fidélité une sacrée épopée qui a su se transformer en formidable pompe à fric tout en préservant son ADN et sa fanbase dans la durée. Et il va sans dire que pour raconter cette histoire, on croise pas mal de gens aux pupilles sérieusement dilatées, aux crânes rasés de près et aux techniques de hakken très développées. Quant à la B.O., elle risque de mettre pas mal d’enceintes en PLS. Un putain d’ensauvagement, pour le meilleur uniquement. (Jeff)