Domesticated

Sébastien Tellier

Record Makers  |  2020
6 / 10
par Émile  |  le 22 juin 2020

Qu’est-ce que ça signifie, une musique qui parle de quelque chose ? Au-delà de paroles à portée politique, il y a bien des artistes qui ont eu l’ambition de canaliser le langage sans mots de la musique pour en faire l’illustration sonore d’un moment de vie, d’un lieu, d'une idée ou un sujet. À ce jeu-là, Sébastien Tellier se place dans la cour des grands. Depuis Politics, tous ses disques s'essaient à la dissection musicale d'un thème: la politique donc, puis la sexualité, la couleur bleue, l’aventure des plages brésiliennes, et désormais le foyer. Domesticated n’est alors pas seulement la promesse du retour d’un enfant prodigue dans le paysage musical français, c’est aussi l’exigence d’une dissertation musicale sur un sujet : l'espace domestique. Alors, retour réussi ou grosse déception ?

Pour répondre à la question, il faut déjà se demander ce qu’on attend réellement de ce disque. Ces dernières années, nos fils d’actualité se sont tartinés de Tellier, mais ces informations concernaient exclusivement des B.O. de film ou de série. Le barbu a par exemple travaillé sur Saint-Amour, le dernier (et pas le meilleur) Kervern-Delepine, ou la série A Girl Is A Gun. Mais la vraie nouvelle proposition de Tellier en studio, on l’attend depuis 2014 et L’Aventura, un disque qu’on avait adoré, et qui continue de prendre des places au hit parade de nos cœurs – on y reviendra. L’attente a été longue et les singles successifs du début d’année nous ont particulièrement chauffés. Sébastien Tellier a pris l’habitude de nous surprendre, en transformant sa musique, en modifiant ses méthodes de production, en ajoutant ou soustrayant des façons de chanter : impossible de penser que Domesticated allait décevoir à ce niveau.

Le Tellier chantant et accompagné de guitares de L’Aventura avait quelque chose de très tendre, mais ceux et celles qui suivent sa carrière depuis le début savent que, malgré lui peut-être, il est particulièrement à l’aise lors du passage à l’électronique. À ce titre, le single « A Ballet » est une libération : le retour d'un Sébastien plus digital que jamais. Les rythmes de trap et les profondes nappes sont des ouvriers bien guidés par le contremaître-vocoder, clef absolue du disque. À mi-chemin entre PNL et OPN, la voix de Tellier réussit à être à la fois inhumaine et suave. Même chose pour « Stuck In a Summer Love », dont les arpèges naissants placent le titre parmi les plus composés de toute sa discographie, et pour « Domestic Tasks », qui fait office de grand parti pris : il y a de véritables bombes sur Domesticated. Le gourou de la pop hexagonale n’a rien perdu de son talent, et on le retrouve là où on ne l’attendait pas vraiment, peut-être plus mature, et assurément plus à l’écoute de sa propre musique.

Mais la séduction tourne court. C’est une critique qui ne s’applique pas à tous les artistes et à tous les disques, mais Domesticated connaît un gros problème de gestion du temps. Un disque d’une demi-heure, après six ans d’absence, c’est trop peu. Si la question qui nous traverse l'esprit est celle de savoir comment il nous parle du concept de foyer, alors on se dit qu’il manque peut-être des chapitres. À peine sortons-nous ébahis par un début de disque délirant et un « Oui » complètement vaporeux que le disque nous tombe des mains. Les trois derniers titres, « Atomic Smile », « Hazy Feelings » et « Won », donnent alors l’impression d’être des inédits rajoutés à une réédition plutôt que des pièces essentielles du propos que vise l’album. Du coup, ce n’est pas simplement une phase moins pertinente sur un disque de vingt-deux titres, c’est tout le projet qui pâtit très fortement de cette fin à laquelle il ne manquait peut-être qu’un ou deux titres et une organisation différente du tracklisting.

Lorsque Sébastien Tellier nous parlait d’amour charnel sur Sexuality, on vivait l’utilisation de l’italo-disco et de ses synthétiseurs comme un motif esthétique pertinent, dans lequel on plongeait comme dans un lac d’eau tiède dans le nord de la Toscane. Ce procédé, on le retrouve sur le très bon « Venezia », au final la seule véritable surprise du disque, étant donné que les autres titres avaient déjà été dévoilés en amont de la sortie. Mais alors pourquoi avoir centré le propos sur l’idée de domestication et de vie à la maison ? Lorsque Sébastien Tellier s'éloigne de l'objectif initial, il tombe dans l’unique sujet qui berce sa créativité, l’amour. Et parler d'amour tout en évoquant une vie dite intérieure, ce n’est pas fondamentalement insoutenable, mais cela brise l’illusion de voyage si importante dans sa musique.

Ce « discours » amoureux latent dans l’œuvre de Tellier, c’est pourtant aussi ce qui fait son succès. Sébastien Tellier, ce n’est ni Daft Punk, ni Christophe, ni Laurent Garnier. On n’en parle pas - encore peut-être - comme d’une figure fondamentale de la musique française ou internationale. Et pourtant, pour celles et ceux qui ont un jour rejoint le club des cœurs amoureux qu’il a su conquérir, il est assis sur un trône de dragées et de lin, bien au niveau des précédents nommés. Pour ceux et celles-là, pas de doute que le disque fonctionne. Mais malgré tout l’amour qui lie Sébastien Tellier à son public, il y a dans Domesticated une force inachevée, une puissance monumentale laissée en friche et qui empêche de savourer tout ce temps pendant lequel on fait tourner le disque, encore, et encore.

Le goût des autres :