Man On The Moon III : The Chosen

Kid Cudi

Republic Records  |  2020
9 / 10
par Nico P  |  le 23 décembre 2020

Les concept albums ont ceci d'intéressant : ils en disent bien davantage sur leurs auteurs que ce que ces derniers prétendent. Ici, on parlera de gigantesque opéra rock, là, d’une envie de repousser les limites, ou pourquoi pas, de simplement faire souffler un vent de liberté dans une carrière étriquée. Mais à chaque fois, quelque chose de plus intime se niche au cœur même du processus. Quand Paul McCartney signe, en 1970, le premier volet de McCartney, et dix ans plus tard le deuxième, il relie certes les deux disques au travers du prisme du dépouillement, jouant de chaque instrument lui-même, et de la liberté, ne s'imposant aucune règle, aucun format, aucun standard. Mais aussi, il marque à chaque fois une rupture nette et franche avec le passé, envisageant plus sereinement, librement l'avenir. Et quand en 2020, donc quarante années plus tard, il signe un troisième volet, c’est encore une fois avec cette idée derrière la tête (être seul) mais aussi, prophète, pour clore un nouveau chapitre, le dernier.

Kid Cudi ne fonctionne pas autrement. Derrière le concept de Man On The Moon : lui-même. Ce qui est à la fois plutôt léger (les artistes aiment parler d’eux, d’une façon ou d’une autre) et paradoxalement puissant (peu le font avec honnêteté). Man on the Moon: The End of Day (2009) et Man on the Moon II: The Legend of Mr. Rager (2010) avaient pour eux le mérite de ne jamais avancer masqués, ou si peu : ivresse, drogues, paranoïa, détresse, perte de repères, femmes, potes, souffrances, espoirs, dérives et pouvoirs… Scott Mescudi ne s’interdisait rien, et le fait est que derrière la façade du jeune prodige cool et bien dans ses baskets (en édition limitée), oui, il y avait quelqu’un de plus sombre, de plus triste. Cela ne fait pas les grands albums, mais certainement les meilleurs artistes.

Par la suite, il se sera perdu, beaucoup, et longtemps. Avant de décider, en 2020, de clore la trilogie avec ce Man on the Moon III: The Chosen, dont le titre même semble annoncer une rédemption. Quatre années sans sortie en solo, le plus long laps de temps dans la carrière du rappeur, mais qui l’aura vu retrouver les honneurs aux côtés de Kanye West le temps de l’album Kids See Ghosts. Kanye étant Kanye, et 2018 une année chargée dans la vie du mari de Kim K, Cudi n’aura finalement récolté que peu de lauriers. Ici en revanche, et certes bien entouré (Dot da Genius, Plain Pat, Emile Haynie et Mike Dean à la production, Phoebe Bridgers, Pop Smoke, Skepta et Trippie Redd sur la guest list), il est aux commandes, désireux de reprendre en main sa destinée, et de clore l’aventure. Sur la pochette, pour la première fois, il regarde directement l’auditeur, conquérant, confiant. “This time I'm ready for it, This fight, this war in me” chante-t-il sur “Tequila Shots”, l’une des plus belles réussites de cet album qui ne comporte que cela. Mélodiquement inspiré, thématiquement apaisé, Cudi plonge un peu plus profondément dans son histoire pour y trouver la voie à suivre (“At times I really didn't show, What was wrong with me, wrong with me, I told myself I cannot grow, Without lovin' me, lovin' me”, sur “Lovin’ Me”), et invite une dernière fois Solo Dolo (“They were warning him, figured he'd be cool, who's the fool?”).

Kid Cudi va bien ? Kid Cudi va mieux. En cela, Man On The Moon, concept encore une fois suffisamment abstrait pour y semer ce que l’on souhaite, et suffisamment concret pour s’y raccrocher, a agi comme il le devait. Comme une force de conviction en somme. Symbole de ses glorieuses années, de sa jeunesse, Kid Cudi a convoqué le passé pour, sans doute, en retrouver une part de témérité. Mais aussi pour que nous y accordions une importance. Nos souvenirs sont les siens. Kid Cudi, certes, fait du Kid Cudi, et entre-temps, les choses ont changé, et le talent d’hier n’est qu’un cliché de demain. Lui s’en moque. Man On The Moon est tout autant un geste de partage qu’un ego trip. Et les artistes ne sont jamais plus intéressants que quand ils se pensent au sommet, à tort ou à raison. Scott, lui, avait raison.

Le goût des autres :