Kids See Ghosts

Kanye West & Kid Cudi

G.O.O.D. Music  |  2018
8 / 10
par Maxime  |  le 19 juin 2018

Difficile de ne pas prendre Kids See Ghosts comme une partie d'un ensemble plus grand que lui, comprenant les dernières galettes de Pusha T, de Kanye West lui-même, de Nas et celle à venir de Teyana Taylor. Pièce centrale (au moins dans le séquencement) d'une fresque en cinq tableaux, KSG est à la (dé)mesure du personnage de Kanye, qui absorbe dans son maelström artistique et sa geste de communication tout ce qu'il touche, y compris des artistes aussi talentueux et habités que Pusha T ou Nas. Ce dernier en est l'exemple le plus frappant, quand on pense qu'à l'époque de la parution du monument Illmatic, West terminait gentiment son lycée. L'un était sur le toit du monde, l'autre se construisait encore. Près d'un quart de siècle plus tard la couronne a changé de tête et l'ancien roi de NY vient prêter allégeance au King Ye.

Le cas Kid Cudi est encore différent, car sans Kanye West et son manifeste 808s & Heartbreak qui, qu'on le conspue ou qu'on l'acclame, a fait pivoter le rap mondial vers l'autotune et la fragilité, changeant à jamais son visage. Sans cet opus donc, auquel il a largement contribué à l'époque, il n'aurait certainement jamais eu la carrière qu'on lui connait, avec ses hauts et ses bas - bas dont certains ont d'ailleurs établis des records assez nettement au-dessous du niveau de la mer. Kid Cudi est le premier des bébés Kanye, et sa collaboration avec son "big brother" le temps d'un LP n'est donc pas une surprise. 

Sur la forme, KSG, comme les autres albums de la série, est entièrement produit par Kanye et ses habituelles éminences grises (Mike Dean et Noah Goldstein notamment) et ne comporte que 7 titres, pour 24 minutes au compteur. On est bien loin du (sur)dimensionnement d'un The Life Of Pablo dont le chrono est plus long que le Push, le Kanye, et le KSG mis bout à bout. A l'époque de TLOP, Kanye nous avait promis une œuvre courte et dense mais n'avait pas su tenir sa parole. Pas de ça cette fois, et ce choix de la qualité sur la quantité fait la force de KSG comme de l'excellent Daytona. Sur le fond on est dans la continuité de Ye sorti une semaine plus tôt, mais en plus abouti, le solo de Kanye étant globalement le moins convaincant des disques sortis à ce jour. 

Là où Ye est un album chaotique et noir dès les premières mesures de "I Thought About Killing You", les textes de Kids See Ghosts redescendent d'un cran dans la noirceur, et après toutes ces semaines de provocations et d'outrances médiatiques, il est bon de retrouver un Kanye qui parle à hauteur d'homme, et surtout qui partage le micro avec un frère d'armes, l'espace laissé à Kid Cudi faisant fonctionner une alchimie qu'on n'osait pas forcément espérer. La complémentarité tient peut-être au fait que la fragilité mentale de West, aujourd'hui complètement assumée, est contrebalancée par un Cudi équilibrant les choses : "continue à avancer" enjoint le Kid à son mentor sur "Reborn", l'une des pistes les plus apaisées. La galette a beau être lumineuse, les deux MCs n'en sont pas moins mordants: ça faisait longtemps qu'on n'avait pas entendu Kanye éructer de la sorte.

Kids See Ghosts est un chaos maîtrisé, un disque sur les déchirures humaines, les relations terminées et les liens sociaux coupés. Un disque qui est une nouvelle opportunité pour Kanye de frapper fort, notamment au niveau de la production avec ces morceaux qui font la part belle aux ponts et aux changements de rythme, aux breakbeats traînants et aux samples psychés. Et quand "Cudi Montage" et sa boucle piochée dans un vieux morceau de Nirvana se termine on n'a envie que d'une chose: appuyer sur repeat. En attendant de passer au tableau suivant.

Le goût des autres :