Jesus is King

Kanye West

Def Jam  |  2019
6 / 10
par Bastien  |  le 18 novembre 2019

C'est par une citation tirée des pires "motivational  quotes" publiées par votre vieille tante sur Facebook que l'on pourrait tenter de résumer la carrière de Kanye West :  "Le génie est un flot baigné par la folie". Ces dernières années, Kanye a d'ailleurs davantage placé le curseur du côté de la folie que du génie jusqu'à finir à l'HP peu de temps après la sortie de The Life of Pablo en 2016. Un épisode qui n'avait d'ailleurs rien de très étonnant tant les premiers signes de mégalomanie christique du patient West étaient déjà bien présents au cri de son fameux "I am a God" sur Yeezus.

Toujours plus proche du Christ cosmique façon Sylvain Durif que du rappeur lambda, Kanye semblait de retour sur la bonne voie avec ye et Kids See Ghosts. Certes, le mari du boule le plus connu de la planète n'a pas sorti là ses deux plus beaux projets, mais son inventivité permanente et ses fulgurances artistiques font de chacune de ses sorties un événement plus attendu que le beaujolais nouveau. Dès lors on pensait, naïvement peut-être, que le Louis Vuitton Don était rentré dans le rang, prêt à charbonner en studio. C'était sans compter sur sa capacité de mindfuck permanente. Appelé par Dieu himself, on retrouve désormais notre Kanye officiant lors de ses Sunday Services, messe évangéliste façon finale de Superbowl mêlant un choeur gospel chantant à la gloire du Tout-Puissant et des reprises de ses tubes. Dans cette mise en scène tout américaine, un parterre de stars (Brad Pitt, Travis Scott, DMX...) se presse à ses offices religieux, moyennant finances bien sûr, le tout à grands coups de merchandising hors de prix dont les juteux bénéfices tombent dans une escarcelle exonérée d'impôts. C'est dans ce contexte de culs-bénis sauce billets verts qu'est né le tant attendu  Jesus is King, album de rap gospelisé ou de gospel rappisé, au choix.

Fidèle à sa retenue légendaire, le Ye déboule avec presque 30 minutes de productions XXL, de messages d'amour à Dieu, d'auto-victimisation, le tout appuyé par un ensemble gospel et de quelques featurings bien sentis. Si les voies du Seigneur sont impénétrables, celles de Jesus is King le sont tout autant. L'album s'ouvre sur un morceau de gospel ("Every Hour") qui donne la couleur et le ton à l'ensemble de l'album : l'amour de Kanye pour Dieu (ou l'inverse). Sur une première moitié d'album où le Chicagoan semble littéralement marcher sur l'eau, tout y passe : citations bibliques ("Won't be in bondage to any man/John 8:33/ We the descendants of Abraham/Ye should be made free /John 8:36 " sur "Selah"), hurlements ("Follow God"), prods fracassantes (amour pour Pi'erre Bourne et ses claviers cosmiques sur  "On God"), moments imprévisibles ("Closed on Sunday", son analogie avec une chaîne de fast food et son outro délirante signée A$AP Bari). Un bref instant, on en vient même à rêver à un nouveau Yeezus ou My Beautiful Dark Twisted Fantasy.

Pourtant avec une seconde moitié qui s’essouffle lentement (le featuring molasson de Ty Dolla $ign sur "Everything We Need") et l'omniprésence de Jesus (la très longue supplique sur "God is"), tout cela tourne immanquablement en rond jusqu'à rétrécir toute la complexité et le foisonnement auxquels nous a habitués notre bon Kanye. À ce titre, le tant attendu featuring des rarissimes Clipse symbolise à merveille ce constat : une interprétation en manque cruelle d'énergie, et le bannissement total de « swear words » finissent d'enterrer définitivement ce qui était peut-être le moment le plus attendu de Jesus is King. Malgré le vibrant "Jesus is Lord" en clôture de l'album, le bilan est mitigé, entre overdose de bondieuseries et plaisir d'avoir recroisé la route du prophète Kanye.

Au fond, Jesus is King ouvre surtout la question de la suite de la carrière de l'artiste, entre rap et carrière de télévangeliste. Si ce nouvel album participe à ce que l'on pourrait qualifier du génie créatif, ou plus prosaïquement du parcours artistique du personnage, on a du mal à imaginer que les prochains puissent ressembler à ces longs messages d'amour envers Dieu, amputés de toutes grossièretés ou d'envolées narcissiques. Un album ou deux de ce rap godwashé à l'eau bénite feront amplement l'affaire et viendront certainement nourrir la légende d'un personnage qui n'aura eu de cesse de pousser les frontières stylistiques du rap (bordel l'audace de 808's and Heartbreak à sa sortie). À l'inverse, si notre born again christian s'évertue à creuser ce sillon évangélique, il y a peu de chances que son public - et la horde de haters qui l'entoure - continue de suivre les élucubrations de leur idole pour un hippie né il y a deux mille ans. En bref, please Make Kanye Great Again.

Le goût des autres :