Yeezus

Kanye West

Island Def Jam  |  2013
7 / 10
par David V  |  le 20 juin 2013

Tout le monde aime Kanye West, du corner boy chicagoan au hockeyeur ucclois, de Pitchfork à Cosmopolitan. Il est à la fois "a'ight", "sympa chouette, quoi", mais également "unmistakably forward-thinking" et surtout "doué avec un twist sexy". Cette unanimité dans une diversité rassemblée en fait une sorte d'incarnation de l'Amérique dont la devise est "e pluribus unum". Parce qu'il le sait (on se souvient de "Man, I promise / I'm so self-conscious" sur son premier tube, "All Falls Down") et aussi parce qu'il a probablement du réciter à l'école pendant des années le "pledge to the flag" ("...one nation under God..."), il a décidé d'accepter son statut et d'appeler son nouvel album Yeezus. Tout simplement et tout logiquement.

Ce sixième album très concentré transmet, dès les premiers instants et jusqu'à son final, une sensation de fièvre puissante et inconfortable. En allant chercher un maximum de nouveaux sons dans une électro agressive, Kanye a fait attention de garder avec lui les instruments techniques et conceptuels qu'il avait perfectionnés au cours des dix dernières années : connaissance des avantages et des limites du format pop, flair pour le choix des invités, maîtrise hors du commun du sampling, intelligence du séquençage.

Mister West sait que la mécanique couplet-bridge-refrain est encore de nos jours incontestable et insurpassable. Il sait l'utiliser mais aussi la dégommer quand il le faut : juste au moment où une somnolence pourrait presque s'installer entre les sons distordus, il insère une coupure, ne finit pas ce qu'il a commencé, harangue l'auditeur, revient en arrière, hurle dans le micro puis laisse à un collaborateur le soin de s'occuper du couplet et terminer la chanson. Un collaborateur ou, le plus souvent, des collaborateurs. En effet, il est particulièrement notable que Kanye délègue beaucoup de travail et n'est donc plus cet artiste presque autarcique de ses débuts. Yeezus peut inviter qui il veut à la fête de sa célébration par lui-même, avec lui-même et en lui-même. Daft Punk, Charlie Wilson, Chief Keef et Justin Vernon. Sur la même chanson. Une myriade d'invités venant d'univers complètement différents et rassemblés pour créer un disque d'une invraisemblable homogénéité. E pluribus unum... Ce qui permet à West de faire cette agrégation, c'est l'utilisation de samples insubmersibles. Moins présents que lors des précédents albums, ils lui permettent de donner des temps de respiration mélodique entre deux épilepsies électroniques (très clair sur "On Sight", "Bound 2"). Le plus réussi des patchworks se trouve sur "Blood On The Leaves" où la voix de Nina Simone est étirée, durcie, jusqu'à ne plus être qu'une flèche émotionnelle perçant les cors de chasse synthétiques piqués à Hudson Mohawke. "Blood On The Leaves" est une démonstration de puissance assez éprouvante mais qui demande à être écoutée en boucle, encore et encore. On peut bloquer sur certains morceaux mais il est aussi tout naturel d'écouter l'album d'une traite. Les premiers synthés vous donnent directement mal au ventre et c'est ensuite un enchaînement d'une quarantaine de minutes, sans temps mort, durant lequel les différentes chansons se soutiennent les unes les autres. En comparaison, Late Registration, le deuxième album, avait été massacré par des intros, outros, skits et autres transitions foireuses.

Yeezus est une impressionnante fusion musicale qui marque la totale incorporation du rap dans la pop. Mais en quoi est-ce différent de My Beautiful Dark Twisted Fantasy, l'album précédent? Au-delà de la violence sonique accrue, il faut saluer l'intervention d'un invité de dernière minute : le producteur Rick Rubin. Sorte de moine musical, le frère Rubin est détenteur d'une sagesse toute personnelle et merveilleuse : "Si tu tends trop la corde du violon, elle casse ; si tu ne la tends pas assez, elle n'émet aucun son. Alors laisse tomber le violon et FAIS PÉTER LE BEAT." Rubin a en conséquence changé le gros du projet, seulement trois semaines avant le délai final fixé par le label, en supprimant pratiquement tous les arrangements de West pour obtenir une musique sans graisse, seulement composée d'os et de muscles nerveux. Le résultat final est assez risqué pour un artiste pop de cette envergure et très satisfaisant pour les auditeurs.

Néanmoins, il faut souligner qu'un problème chez Kanye West est que ses albums vieillissent assez mal, probablement parce que les samples ont tendance à se retourner contre lui. Comment écouter "Touch the Sky" quand on a découvert "Move on Up" de Curtis Mayfield ? La tendresse jalouse pour Nina Simone ne supporte pas l'idée d'ouïr une pointe d'autotune sur sa divine voix. On préfère aussi rester sur le dock de la baie avec Ottis Redding plutôt que l'entendre se faire charcuter-remixer par West, même si c'est à l'arrière d'une Maybach. Kanye est avant tout une oreille. Une oreille incroyablement talentueuse. On peut espérer que ce talent soit un jour au service de quelque chose de totalement original qui puisse à son tour être samplé dans vingt ou trente ans.

Il reste encore un point délicat à aborder car Kanye n'est pas seulement une oreille, c'est aussi une bouche. Une bouche qui a bien compris les vertus et les vices hypnotiques du rap, à mi-chemin entre les incantations du sorcier et les aboiements du chien enragé. Yeezus est annoncé partout, avec des airs de contentement, comme son album le plus personnel et le plus politique. Alors il faut écouter attentivement, lire calmement. Avec ou sans intérêt pour ce genre musical, il vaut mieux savoir ce que dit l'un des artistes les plus célébrés du moment. Et c'est effrayant. Auto-agrandissement sempiternel avec auto-apitoiement perpétuel, soif de pouvoir refusant toute responsabilité, frénésie de violence érotique pour misère affective, joie éphémère au bord du suicide, le tout accompagné d'un ressentiment qui semble intarissable. Sismographe de toutes les convulsions individuelles, est-il aussi l'annonciateur de toutes les guerres collectives présentes et futures (guerres économiques, raciales, sexuelles, culturelles,...) ? Il faut tenter de décoder ces paroles diffusées déjà partout sur la planète et qui n'ont rien d'innocent. Pour éviter que l'écoute de "New Slaves" ne déclenche qu'un bête sourire plein de grills chez le corner boy ("What you want? / A Bentley, fur coat or diamond chain? / All you blacks just want the same thing") et un déhanchement crétin chez le hockeyeur ("Fuck you and your Hampton house / I'll fuck your Hampton wife / come in her Hampton blouse / and in her Hampton mouth"). Kanye West n'est pas un idéologue, il vomit torrentiellement les eaux de tous les égouts de notre époque. Ce qui est inquiétant est la bienveillance faussement naïve avec laquelle les idéologues de la presse, de Pitchfork à Cosmopolitan, regardent, commentent et applaudissent ce terrifiant spectacle.

Le goût des autres :