Future Nostalgia

Dua Lipa

Warner Music  |  2020
9 / 10
par Ludo  |  le 6 avril 2020

Après 3 ans d’attente, Dua Lipa s’est décidée à venir au secours de ses fans englués comme elle dans un confinement étouffant. Pour amener un peu plus d’espoir et de vie dans cette période qui n’en produit que trop peu, elle sort son album avec une semaine d’avance, quelques jours après que de soi-disant fans peu scrupuleux aient leaké l’album sur la toile. Ironie du calendrier ou jolie parade pour masquer la controverse, au fond peu importe, l’important est que nous ayons de quoi nous trémousser et nous enjailler pour enfin quitter la torpeur cotonneuse de notre isolement imposé.

Comme son nom l’indique, Future Nostalgia est un album qui s’inspire du passé pour hybrider la pop actuelle et lui apporter une dimension nouvelle. Ambitieux sur le papier, ne vous attendez pas pour autant à une galette dans le style de couteaux suisses Charli XCX ou Grimes. Au contraire, l’intention est ici davantage personnelle car l’écoute de l’album nous donne surtout l’impression d’assister à l’aboutissement d’une carrière mise sur orbite depuis un bout de temps par une Dua Lipa qui, déjà adolescente publiait depuis le Kosovo (le pays d’origine de ses parents) ses covers des sirènes Nelly Furtado, Alicia Keys et Beyoncé. Biberonnée pendant cette période au disco, au funk et à la synth-pop propres aux années 80-90 de ses parents, il était logique qu’une Dua Lipa qui marche sur l’eau depuis le succès de son premier album ait le champ libre pour réaliser un projet qui lui ressemble vraiment.

Si l’influence est donc en partie tournée vers le passé, notamment via l’utilisation de samples bien connus (« Need You Tonight » d’INXS sur « Break My Heart » et « Your Woman » de White Town sur « Young Woman »), il serait dommage d’y voir une grande soupe d’influences mal digérées et racoleuses façon The Weeknd sur le poussif et ampoulé After Hours. Loin d’exploiter une nostalgie surannée pour alpaguer l’auditeur lambda, c’est cette référence aux crushs musicaux de son enfance qui donnent à ce projet un caractère résolument plus authentique et davantage personnel que son premier album.

Comme tout bon album de dance, l’album démarre sur un puissant « Future Nostalgia » qui rappelle immédiatement le caractère badass et irréductible de notre chère Dudu : se présentant comme la femelle alpha et comparant ses œuvres à l’architecte John Lautner, l’ambition stratosphérique du disque se fait entendre dès les premières paroles (« You want a timeless song, I wanna change the game »). La suite de cet album continuera à jouer la  arte de l'ego trip sans pour autant tomber dans la posture pseudo-féministe pour surfer sur la tendance.

Cet esprit de résilience et d’empowerment, même s’il est parfois plus discret sur de morceaux plus sentimentaux comme « Cool » et « Levitating », « Love Again » et « Break My Heart » lui permettent de dévoiler une part plus vulnérable et sensible d’elle-même. Davantage pragmatique qu’illusoirement optimiste, son propos exprime son angoisse face à l’incertitude d’une relation qu’elle ne peut maîtriser. Le remède qu’elle trouvera pour s’en délivrer sera illustré dans les hédonistes « Physicial », « Pretty Please » et « Good in Bed » dans lesquels une Dua Lipa qui déborde d’amour souhaite simplement profiter de ce qu’il y a de meilleur chez son partenaire sans se soucier du lendemain ou du qu'en-dira-t-on.

Enfin, le morceau « Boys Will Be Boys » sera l’épilogue de ce tour de force d’affranchissement pour sa dénonciation du mansplaining toujours trop présent dans l’industrie musicale (“It’s second nature to walk home before the sun goes down / And put your keys between your knuckles when there’s boys around/ Isn’t it funny how we laugh it off to hide our fear/ When there’s nothing funny here.”). Mieux encore, comme sur le morceau « Good In Bed » où elle se montrait sardonique envers un partenaire qui ne serait pertinent qu’au plumard, Dua Lipa titille l’immaturité de son audimat patriarcal « Boys will be boys / But girls will be women ». Ce n’est certes pas le passage le mieux écrit ou le plus subtil du disque, mais il a son caractère provocateur et a au moins le mérite d’éveiller une fois de plus les consciences de notre génération post-me-too. Aisément l’un des meilleurs albums de pop très grand public de ce début d’année.

Le goût des autres :