Miss Anthropocene

Grimes

4AD  |  2020
8 / 10
par Ludo  |  le 5 mars 2020

Annoncé comme l’album-concept qui prophétiserait l’avènement d’une post-humanité remplacée par l’intelligence artificielle, le cinquième album de Grimes avait de quoi perturber et intriguer. Rien qu’avec le calembour qui donne son titre à l’album, illustrant sa haine d’une époque où l’homo sapiens singe Oreste pour tuer sa Mère Nature, on pouvait craindre que Claire Boucher ne s’égare un peu trop rapidement dans ses ambitions herculéennes.

Mais où est donc passée la Grimes que l’on avait appris à aimer sur Visions et Art Angels ? Son humour noir et son cynisme volontiers provocateur lui avaient constitué une fan-base solide, qui se retrouvait dans ses excentricités de nerd néo-gothique. Grimes donnait l’impression de se complaire dans son cocon numérique gorgé de pop culture et d’expérimentations WTF. Mais lors des cinq années qui ont suivi la sortie d’Art Angels, Claire Boucher s’est montrée beaucoup plus vulnérable à l’égard des tabloïds. Son embrouille délirante avec Azealia Banks, ses mésententes avec sa maison de disque, ses règlements de compte avec ses détracteurs incapables de prendre au sérieux une femme qui produisait tous ses sons, sa relation avec Elton Musk, beaucoup d’événements ont fragilisé la carapace que Grimes s’était forgée au fil du temps.

En guise de prologue, l’album s’ouvre avec le transcendant « So Heavy I Fell Through The Earth ». Grimes y évoque l’enfant qu’elle porte actuellement dans son ventre, un nouveau poids sur les épaules qui la raccroche furieusement à une réalité qu’elle ne se sent pas encore capable d’affronter. Pour s’évader de ses angoisses et doutes existentiels, Grimes s’invente tant bien que mal un panthéon d’êtres vils et omnipotents sur qui elle aimerait pouvoir compter (« Darkseid », « New Gods », les amateurs du Quatrième Monde de Jack Kirby apprécieront). Mais quand les illusions ne suffisent plus, Miss Anthropocene s’efface et laisse la place à une Grimes effondrée. Agressée (« Violence »), droguée (« Delete Forever »), insomniaque (« My Name Is Dark ») voire suicidaire (« You’ll Miss Me When I’m Not Around »), Grimes essaye de soulager ses souffrances en s’imaginant voguer sur le Styx un verre de népenthès à la main (« Before The Fever »).

Puis vient le réveil, dans un monde qu’on devine idyllique et fantasmé (s/o le sample des chants d’oiseaux). Cet univers cotonneux, ce rêve éveillé est la réalité dans laquelle Grimes a décidé de se réfugier (« IDORU »). Le dernier morceau du disque, « We Appreciate Power », signe même le retour de son humour pince-sans-rire: accompagnée d’HANA, c’est avec dérision qu’elle fait la part belle à la théorie du Basilic de Roko en prêtant allégeance aux machines qui finiront par se venger de l’Humanité. Le sourire jusqu’aux oreilles, on comprend que cet album a été une véritable délivrance pour Grimes, l’occasion pour elle de se recentrer et de s’accepter telle qu’elle est. De s’amuser aussi, comme le montre encore une fois sa furieuse tendance à mêler des influences aussi diverses que la drum n’bass, le nu-metal, ou le folk. Et de sortir un très beau cinquième album dont le seul bémol serait la diffusion prématurée d’un trop grand nombre de singles, atténuant l’effet de surprise et la cohérence du projet.