Charli

Charli XCX

Asylum Records  |  2019
8 / 10
par Ludo  |  le 9 octobre 2019

Fin 2018, alors qu’elle termine péniblement une tournée en première partie de Taylor Swift, Charli XCX fait part de sa frustration de ne pas être sur le devant de la scène : elle partage sur ses réseaux un photomontage de l’affiche de Coachella sur lequel elle a remplacé le nom de tous les artistes du line-up par son propre blaze. Une frustration assez légitime, qui lui rappelle au passage que cela va bientôt faire quatre ans qu’elle n’a plus sorti d’album et qu’elle s’entête à produire des mixtapes appréciées par quelques magazines qui comptent (à défaut de faire vendre des disques) et une fanbase particulièrement fidèle. En effet, qu'il s'agisse du Vroom Vroom EP, de Number 1 Angel, ou de Pop 2, aucun ne contenait des tubes du calibre de « Boom Clap » et « I Love It ». Et le fait que presque aucun de ces morceaux n’ait été clippé nous conforte dans l’idée que Charli XCX prenait beaucoup de plaisir dans ce palais de glace accessible pour les seuls initiés.

Annoncé près de 3 mois avant sa sortie, le tracklisting de Charli a pu être décortiqué par les fans. Au vu de l'impressionnante liste de guests pour la plupart habitués à collaborer avec l'Anglaise, du quasi monopole des manitous de PC Music à la production et de la version light d’un morceau figurant déjà sur Pop 2 (« Blame It on Your Love » est une ressucée « Track 10 »), il était tentant de n’y voir qu’une simple déclinaison XXL d’un Pop 2 rallongé à la mélasse. Il n'en sera rien.

Très vite, on découvre que la fêtarde qui nous invitait à oublier nos petits tracas s’en est allée plus haut sur la colline pour tenter de régler les siens. Ici, on a affaire à une artiste plus sage et plus mature, qui préfère faire face à ses soucis plutôt que de tenter de les oublier dans l’euphorie perpétuelle. C’est ainsi qu’elle évoque sans détour sa peur de la solitude et de l’isolement social (« Gone », sublimé par Christine and The Queens, « Thoughts ») ou son redoutable pouvoir de résilience (« Next Level Charli » et « Cross You Out » en featuring avec la trop rare Sky Ferreira). Parfois, cette catharsis bascule même du côté de l’intime comme sur « White Mercedes » et « Official » où Charli semble s’adresser directement à son compagnon de longue date: « You know I've got a suit of armor on, you'll never see me cry /I hate the silence (Ah-ah), that's why the music's always loud / So many problems (Ah-ah), I try to drown 'em out / 1000 bottles (Ah-ah), collecting souvenirs / You know it's so hard to admit it / But the only good inside of me is you ».

Alors que les textes de Pop 2 renvoyaient parfois maladroitement à l’amertume d’une rupture pas tout à fait consommée, la probable réconciliation des deux tourtereaux, très vraisemblable au vu des frimousses hilares qu’ils affichaient fièrement à Wimbledon en juillet, y est certainement pour beaucoup dans cette délicieuse béatitude qui envahit l’auditeur à la fin de l’album et qui laisse penser que Charli XCX est beaucoup plus sereine et apaisée qu’en 2017. Placés dans ce contexte et bien aidés par des productions parfaitement calibrées, ces morceaux évitent également l’écueil de pasticher les ritournelles beaucoup plus consensuelles de ses consœurs Selena Gomez ou Camila Cabello pour lesquelles il lui arrive d’écrire - c’est bien beau d’aimer les White Mercedes, mais encore faut-il pouvoir se les payer.

Heureusement pour les moins fleur bleue d’entre nous, ces questionnements existentiels ne plombent en aucun cas l’équilibre de l’album puisqu’ils sont contrebalancés d'une part par des hymnes pop ultra-efficaces (« 1999 » et « Blame It On Your Love »), et d'autre part par des hallucinants posse cuts où la ribambelle de guests peut briller. À ce sujet, tout en saluant avec un profond respect les délires de Kim Petras et Tommy Cash sur « Click » ou encore celui de Troye Sivan sur le galactique « 2099 » (« I'm Pluto, Neptune, pull up, roll up, future, future »), on ne peut qu’halluciner devant « Shake It », titanesque crossover réunissant Big Freedia, Cupcakke, Brooke Candy et Pablo Vittar. Tandis que Brooke Candy profite de l’occasion pour insister une fois de plus sur l’authenticité de son bonnet D, Charli et ces drôles de dames se lancent dans un délire absurde et hilarant où il est de bon ton de vanter son doctorat ès twerk (« I shake it like I'm tryna get the oil off of the bacon » dixit la toujours très truculente Cupcakke).

Au final, en levant quelque peu le pied sur les performances autotunées et les furieuses pétarades qui caractérisaient Pop 2, Charli XCX retrouve avec ce troisième album le côté plus accessible et instantané de ses débuts tout en conservant le côté « laboratoire du kiff » issu de ses projets plus expérimentaux. Un très bon compromis qui, sans pour autant la faire marcher dans les pas de ses idoles de jeunesse (it's Britney, bitch), a toutes les chances de lui rouvrir les portes de Coachella, et plus spécifiquement la partie haute de son affiche. Qu’on ne la reprenne plus à jouer les mégalos sur Photoshop, elle n'en a pas besoin pour briller.

Le goût des autres :