Age Of

Oneohtrix Point Never

Warp Records  |  2018
9 / 10
par Émile  |  le 18 juin 2018

Il y a quelque chose de pourri au royaume des musiques actuelles. Et ce quelque chose, c'est le revival. Symptôme d'un modèle sociétal en perdition ou simple règle de l'histoire de la musique, il se trouve que le concept qui semble le plus utilitaire dans l'analyse contemporaine de ce qui s'entend est celui de « référence ». De la psych-wave au stoner, du dub à la house, c'est comme si la ligne vectorielle de toutes les musiques actuelles avait été tracée sous le régime du sample - on pioche, on bidouille, sans vraiment savoir si cette prétendue méthode est la conséquence d'un manque d'inventivité ou d'une réelle incapacité à comprendre le présent. Et ainsi partout lit-on que la musique de Daniel Lopatin, aka Oneohtrix Point Never, est une musique profondément nostalgique. À croire que cette soi-disant nostalgie est moins à l'œuvre dans l'esprit des musiciens de notre époque que dans celui de ceux qui en parlent. Quel artiste ne compose pas par-dessus (mais aussi avec) sa mémoire ? Quel individu agit dans l'espace sans penser au temps ?

Non, Age Of, malgré ce qu'on a pu comprendre dans ce titre, n'est pas l'album d'un type coincé dans le passé, qui ne percevrait le réel qu'à travers des vignettes publicitaires des années 1980 et des synthétiseurs embellis par la poussière. Age Of accomplit ce que Walter Benjamin disait déjà de la mode dans les années 1930: l'artiste doit flairer l'actuel dans le non-contemporain, effectuer le saut du tigre pour abattre la proie du passé, et construire avec ses restes une arme capable d'affronter le présent. À ce rapport au passé, on préférera alors le terme d'hypnagogique, utilisé depuis une dizaine d'années pour décrire avec beaucoup de précision le travail sur la mémoire effectué par des artistes comme OPN ou Ariel Pink.

L'hypnagogic pop serait alors ce mouvement qui digère le passé en s'y arrêtant sans le vénérer, et qui cherche à montrer le psychédélisme et la folie d'une époque en déstructurant des images mémorielles. Ainsi, comme la dualité paradoxale du rêve, uniquement efficace dans l'irrationalité, la musique présente sur Age Of utilise le passé certes, mais moins comme refuge que comme matière qui étonne par sa distance tout en nous prodiguant cet impression de déjà-vu. Le morceau titre, "Age Of", en est l'expression la plus fidèle. Clavecin, simili de mélodica, synthétiseur, les époques se tissent dans une douceur apparente qui bientôt laissera place au chaos. Et ici comme très souvent sur l'album, la fin d'un morceau ne sonne pas comme l'apothéose permettant l'existence de ce qui précède, mais bien comme la fin d'un monde, une impossibilité de poursuivre face à l'absurde.

Mais ce travail de chasse ou de fouille, l'album d'OPN l'accomplit peut-être plus efficacement dans le présent. Persuadé de la pertinence du vocoder, Lopatin se laisse aller à une utilisation plus libre, plus souple, capable d'imiter les plus grands tubes hip-hop de notre époque. En témoigne l'incroyable "The Station", dans lequel OPN montre à quel point il a compris l'enjeu et la profondeur de la tradition musicale afro-américaine tout en la tenant à distance. De même, la pop ressurgit partout avec une honnêteté étonnante. Si Garden Of Delete était la peinture d'une lutte sans merci avec les musiques populaires électroniques actuelles, Age Of est l'album d'une réconciliation méritée. "Black Snow", "Same", "Still Stuff That Doesn't Happen", les morceaux rendant hommage au potentiel eschatologique de la pop ne manquent pas, et le vortex temporel de la créativité de Lopatin aspire tout ce qui s'écoute dans le grand miroir de l'en-dehors du temps.

Même en restant prudent, on n'hésitera pas à dire que le dernier album d'OPN est son plus beau, car il est celui qui ose le plus inviter la narration à sa table. L'histoire qui nous est contée est celle, déconstruite, du temps, dans l'absurdité de ses chevauchements, dans la pertinence de ses associations, dans une musique capable de transpercer les époques d'un geste aussi assuré que délicat. Age Of embrasse les deux attitudes possibles face au chaos: le désespoir, lourd et destructeur comme dans "We'll Take It", et le rire, léger et délicat, comme cette pochette représentant l'hilarité d'adolescentes des sixties face à un MacBook aveuglant. Quoi de plus opposé alors à la nostalgie que l'impression de chaos, cette évidence soudaine que le temps n'a jamais eu de sens, pas même celui d'un effondrement ?

Daniel Lopatin n'est ni en retard, ni en avance sur son époque. Il est simplement ailleurs.