100 gecs and The Tree of Clues

100 gecs

Dog Show Records  |  2020
8 / 10
par Ludo  |  le 14 juillet 2020

Jeudi dernier, pendant que SOPHIE était tranquillement occupée à présenter un nouveau set inédit sur sa chaîne YouTube, Laura Les et Dylan Brady, les deux énergumènes de 100 gecs, se demandaient comment leurs auditeur·rice·s allaient digérer leur nouvel album intitulé 1000 gecs and The Tree of Clues, et pour la majeure partie composé de remixes réalisés par leurs soins ou aimablement livrés par de bons camarades à eux. Propulsés sur le devant de la scène avant-pop l’année dernière par la sortie de leur gloubi-boulga pétaradant mystérieusement intitulé 1000 gecs, les deux artistes originaires de Saint-Louis avaient eu l’honneur d’intégrer le classement des meilleurs albums de l’année du New York Times et d'autres vénérables publications au flair certain.

En revisitant des genres musicaux ultra-codifiés (du ska à la trance en passant par la chiptune, glitchpop, l'eurodance ou le brostep) pour les caricaturer à l’extrême dans des mashups tout droit sortis des enfers, le duo donne parfois l’impression de travailler par accident, comme s’il vivait dans un épisode de Ren & Stimpy sous acide. Comme ces personnages qui ont fait le succès de Nickelodeon dans les années 90', la musique de 100 gecs peut aussi faire songer dans un premier temps à de la slapstick comedy, tant l'emphase avec laquelle ils singent tous les genres musicaux énoncés ci-dessus dans un capharnaüm où le non-sens règne en maître peut provoquer l'hilarité.

Mais derrière cette posture dadaïste et en apparence puérile,on peut aussi découvrir des paroles qui ne sont pas tout à fait celles fluo et bubblegum auxquelles ont pouvait s'attendre. Tandis que Dylan Brady se montre plutôt réservé, Laura Les semble plus impulsive et à fleur de peau, comme le démontrent ces thèmes amoureux traités de manière douce-amère comme les emo-rappeurs de leur génération. Mais heureusement tout cela est traité de manière ludique et décomplexée, avec ces fameux changements de voix, ces hurlements et des métaphores potaches (le fameux "Feel so clean like a money machine" invoqué de manière débonnaire par Laura Les sur le premier morceau du disque).

On devine, derrière les hurlements auto-tunés ou leurs ritournelles melliflues, un certain goût pour la provocation ou le shitposting. Ce qui peut nous faire penser au duo expérimental avant-gardiste Suicide, formé par Alan Vega et Martin Rev. Mais contrairement aux levées de bouclier provoquées par le groupe lors de la sortie de son premier album en 1977, 100 gecs bénéficie d’une solide fanbase habituée à l’esprit de dérision légèrement nihiliste propre à la culture des memes et des forums Reddit. Une fanbase que Laura Les et Dylan Brady n’hésitent pas à brosser dans le sens du poil en organisant par exemple un concert sur Minecraft pour compenser l’annulation de leur prestation à Coachella, covid oblige. Un peu comme les fans de l'impayable Playboi Carti, la communauté des aficionados du duo aime intellectualiser sa musique à l'extrême pour en faire un manifeste post-moderniste, tout en n'hésitant pas à se bidonner sur des private jokes en rapport avec le côté parfois abscons de certaines parties de leurs morceaux. C'est ce côté clivant, iconoclaste et quasiment hermétique qui confère un statut presque iconique à Dylan Brady et Laura Les sur les réseaux sociaux.

Même si 1000 gecs and The Tree of Clues est avant tout une compilation de remixes inspirés de leur album 1000 gecs (seuls les morceaux « came to my show » et « toothless » sont nouveaux), le projet ne semble à aucun moment tomber dans le piège de la version deluxe sans intérêt. En invitant des gens provenant d'horizons très différents (les fers de lance de la maison-mère PC Music comme A.G. Cook et Hannah Diamond, des stars de l’hyperpop comme Charli XCX et Dorian Electra, ou encore quelques rappeurs et rappeuses issus des milieux alternatifs), ce nouvel album ressemble aux premiers crossovers des Studios Marvel. D’où l’importance d’avoir suffisamment assimilé l’album original 100 gecs pour mieux percevoir l’inventivité inépuisable et jubilatoire dont Laura Les et Dylan Brady ont fait preuve pour réactualiser de manière stimulante leur premier album. 

Et en parlant du côté rigolo et un peu potache de 100 gecs, sachez que les deux lives présents la fin du disque sont tous deux issus de l’émission « Fish Center », laquelle est diffusée sur la chaîne Adult Swim (qui diffuse également Rick & Morty et toutes les conneries d’Eric Andre). La boucle de l'absurde et de la post-ironie est donc bien bouclée.