2008-2013 : le goût des autres
Chronique par dMute
Musiques actuelles, et bien plus encore.
William Basinski + Richard Chartier
Aurora Liminalis
Plutôt qu'un disque, c'est un geste que je retiens de ces cinq années écoulées. Un geste sidérant et définitif et qui en dit beaucoup sur la musique et son rapport à elle-même, à l'heure de l'accélération exponentielle de l'actualité musicale et des possibilités toujours plus grandes offertes par les méthode de productions home studio. Ce geste donc, c'est celui de deux compositeurs américains particulièrement chers à la rédaction de dMute: le plus romantique des désintégrateurs de bandes magnétiques, William Basinski et l'arpenteur des confins du spectre sonore, Richard Chartier. C'était sur leur dernier album, Aurora Liminalis, paru en début d'année sur le label Line.
Aurora Liminalis est une longue pièce de 45 minutes d'une densité et d'une concision à toute épreuve, où les deux artistes, dans un même geste, achèvent de réaliser les obsessions qui hantent leur discographies respectives: l'expérience limite du silence et du temps, l'exploration des formes les plus avancées du minimalisme et enfin, et surtout, la disparition pure et simple de la musique. C'est tout l'enjeu de leur composition mutante et vacillante. Disloquée entre drones cryptiques ettape loops souterraines, Aurora Liminalis suit en effet un tracée mathématique aux allures de descentes dramatiques jusqu'au pôles les plus extrêmes du son. Sur leur passage, Richard Chartier et William Basinski pulvérisent toutes les lignes de démarcation jusqu'ici admises entre ouvrage analogique et géologie digitale. On pense souvent aux théories deJohn Cage sur l'effacement du compositeur derrière l'expérience de la musique pour elle-même. Aurora Liminalis se situe bel et bien dans cet héritage. A l'encontre de tous les codes de l'écriture musicale, c'est une pièce qui semble réécrire en permanence les lois de sa propre morphogenèse pour s'enfoncer dans un état de radiance extrême et atteindre finalement un stade d'indétermination total, point de non-retour à partir duquel la musique n'a plus d'autre fin qu'elle-même et sa propre disparition dans le vide qu'elle a créé autours d'elle.
On a la sensation qu'Aurora Liminalis, à travers son programme d'auto-effacement, rejoue la tragédie contemporaine de l'ambient, musique démocratique au possible, désormais livrée à une forme terminale d'uniformisation et d'aseptisation mortifère. Là réside toute la puissance subversive du geste de William Basinski et Chartier qui résume en une fraction de secondes 30 ans d'expérimentations, de Brian Eno aux formes les plus actuelles des musiques de drones, pour mieux déflagrer l'histoire du genre dans la répétition tout azimut de ses formes et la beauté surbrillante de l'abstraction digitale.