Dossier

2008-2013 : le goût des autres

par Tibo, le 5 octobre 2013

Chronique par Christophe 'Chryde' Abric

membre fondateur de La Blogothèque

Various

Dark Was the Night

J'ai cherché, j'ai bien cherché, et j'ai trouvé de nombreux albums qui méritaient selon moi de figurer dans cette liste. Mais aucun qui puisse surclasser sans appel tous les autres, aucun qui me permette d'écarter le reste de la production sans prendre le risque qu'après coup, les regrets ne pointent.

Alors j'ai triché. J'ai choisi une compilation. 

Mais ce double disque, Dark Was The Night, est bien plus qu'une compilation. Parlons plutôt d'une oeuvre collective : deux douzaines de groupes, rassemblés ici par Aaron Dessner, qui est mine de rien l'un des artistes les plus importants de ces cinq dernières années. Non content d'être le guitariste et l'un des principaux compositeurs de The National, il organise chaque année MusicNow, l'un des festivals les plus exigeants et audacieux qui soit, capable de rassembler Philipp Glass et Sufjan Stevens sur la même scène, et est en train de collaborer avec le Kronos Quartet.

Sur cette compilation 'Dark Was the Night', Dessner a fait la photographie d'une époque, d'une scène : la scène indépendante américaine à son sommet, alors que Brooklyn en était la fière capitale, et avant que ne débarque cette nouvelle époque où se mélangeraient indie et mainstream, où toutes les frontières seraient brouillées.

Beirut est là, dans une ritournelle qui est comme l'essence de sa musique réduite à l'essentiel. Bon Iver est là, qui esquisse les prémices de sa métamorphose à venir, du gars esseulé avec sa guitare au producteur gargantuesque. Feist est là, dans deux duos simples et splendides avec Ben Gibbard et Grizzly Bear. Conor Orbest est là, qui reprend Lua avec Gillian Welsh. Il y a même Arcade Fire qui offre avec 'Lenine' un morceau que l'on pourrait considérer avec le recul comme annonciateur de leur virage neodisco. Et puis les Dirty Projectors s'offrant un duo avec l'un de leurs pères spirituels, David Byrne. Et Cat Power, et My Brightest Diamond, et Yo La Tengo. 

Et surtout, surtout, ce morceau incroyable de Sufjan Stevens, 'You Are the Blood', qui a pris tout le monde de revers en montrant sa part sombre, monstrueuse et angoissante dans un morceau aussi étouffant qu'étourdissant. Rien que ce morceau de dix minutes justifie l'existence de ce disque.

Si je devais résumer ce que j'ai aimé, ce que j'ai vécu, les rencontres que j'ai faites ces cinq dernières années, rien ne serait plus juste, plus complet, plus représentatif que ce disque. C'est la photographie d'une époque, c'est un document montrant des artistes importants prenant tous un virage essentiel. Et c'est donc un disque essentiel.