Dossier

Off The Radar #18

par la rédaction, le 9 juin 2022

Dans le flux des sorties musicales, il y a les incontournables, les disques qui vendent, et puis il y a celles et ceux dont on ne parle pas, parce que leur musique n’est pas celle à laquelle on s’attend. Off The Radar vous propose à intervalles réguliers un tour d’horizon des musiques obliques et aventureuses.

Shit And Shine

Phase Corrected

Emile

Phase Corrected, mon cul, oui. Dans le duo mexicano-étasunien Shit And Shine, on ne sait pas bien qui est l’un et qui est l’autre, mais on sait que rien n’est correct ou corrigé. Les neuf titres de leur dixième album sont une suite de sonorités très sales, comme une grande scie sauteuse rouillée qu’on passerait sur des rochers. Un genre de doom/sludge très lo-fi accentué par un aspect duo particulièrement intéressant. La frugalité de l’ensemble et l’insistance globale du mix sur les mediums permettent un ensemble bien moins prévisible que n’importe quel production doom, et surtout bien plus expérimental. Les riffs existent, mais peut-on – et faut-il – les entendre ? Les voix sont présentes, mais sont-elles vraiment des voix ? Et surtout, cette sensation permanente que les amplis sont mal branchés et dans le mauvais sens donne une cohérence proche du son que produirait un lancement simultané de toutes les machines d’un Bricomarché. Le plaisir, donc.

Iceboy Violet

The Vanity Project

Bastien

Les Brits ont toujours eu le chic pour faire exploser les carcans et les frontières musicales, vieille tradition de la Perfide Albion qui en fait une terre de pionniers de la musique depuis  longtemps. En vrai Guy Fawkes du 21e siècle, le rappeur mancunien Iceboy Violet vient plastiquer grime, rap, noise et deconstructed club music pour recréer un objet sonore abrasif et  radical. Quatre années d’expérimentations musicales et vocales auront été nécessaires à Iceboy Violet et sa cohorte de producteurs (dont les très en vue Space Afrika) pour réaliser The Vanity Project. Une musique à l’esthétique queer qui n'a de cesse d'hybrider les genres, de les travestir, sur la vingtaine de minutes de cette mixtape bordélique et d'une intensité folle. Iceboy Violet y dévoile sans détours ses fissures et pensées tantôt en les hurlant, tantôt en les rappant dans ce patchwork sonore plus British qu'une tartine de marmelade. Avec The Vanity Project on espère secrètement assister à l'émergence d'un nouveau game changer en provenance d'outre-Manche. God Save the Queer.

Valery Vermeulen

Mikromedas AdS​/​CFT 001

Côme

Le CV en ligne de Valery Vermeulen fait la bagatelle de 14 pages, comprend un doctorat en mathématiques fondamentales et un master en musique, mentionne Matlab comme Max/MSP; bref tout est réuni pour un grand moment de musique bien théorique et scientifique. Gagné, Mikromedas AdS/CFT 001 est entièrement produit à partir de données issues de modèles de simulation de trous noirs. Cette nouvelle sortie Ash International (sous-label de Touch) est cependant bien loin de la simple transformation de données en son (on pense notamment à « Data to AIFF », la deuxième partie du Unitext de Alva Noto), avec un disque à l’arrivée finalement fort ambient dans ses prétentions. Si on ne comprend évidemment rien à l’aspect astrophysique du disque, on ne peut qu’être fasciné devant la capacité du compositeur belge à créer des dynamiques d’ensemble et un sound design parfois démentiel à partir de choses aussi absconses. Rajoutez un surprenant sens de la narration et vous l’aurez compris, on tient là une belle performance ambient expé. Et on a pas eu besoin de 14 pages pour le dire.

Giovanni Di Domenico

Polvere Di Rabbia

Emile

Pas évident de saisir la densité de cette matière qu’est la « poudre de rage ». C’est que le nom donné au dernier travail de l’artiste italien – et installé à Bruxelles – Giovanni Di Domenico. Son titre n’est que la métaphore programmatique d’un disque dans lequel chaque titre fait office de tableau. Un tableau de mots d’abord, puisqu’on sent que c’est le poème qui donne son origine à la musique, et dont la tendresse ou la rigueur tient avant tout au rythme syllabique de la langue italienne. Par-dessus ce tissu se dépose une musique dont les accents électroniques n’enlèvent rien à ce qu’on sait déjà de son travail de pianiste, batteur, ou autre. Le multi-instrumentiste, qui a désormais travaillé avec tant d’autres grands artistes, a également su s’entourer ici, puisqu’il est aidé aux claviers, aux voix, et par la pureté esthétique de La Balsamine, le théâtre bruxellois dans lequel Polvere Di Rabbia a été enregistré en 2020. On y croise alors un voyage en train, de la neige, un œuf ou une bête féroce aussi précisément que si on pouvait y coller l’oreille.

Morbid Beauty

Tomb Variations

Emile

C’est sûr que c’est toujours plus positif de vouloir lutter, affronter le quotidien, persévérer dans la transformation d’un monde que son inertie semble vouer à prendre le pire chemin possible, et ainsi rêver de jours meilleurs. Ou alors on peut s’éclater la tête contre les murs et espérer autrement, en touchant du doigt un bonheur chimique libéré de manière hasardeuse par le traumatisme crânien. Chez Morbid Beauty, on est plutôt sur la seconde solution, et sur un rythme plutôt soutenu. Fondé en mars 2021, le projet en est déjà à une vingtaine de références, mais il faut dire que la qualité des disques tient plus dans l’intensité qui y a été mise plutôt que dans un temps de préparation qu’on imagine assez mince. En même temps, il faut combien de temps pour balancer de sacs de chatons sur des micros saturés ? Ne vous fiez pas non plus aux noms de titres à rallonge, puisque les morceaux eux-mêmes sont bien plus longs encore. Des murs de harsh noise de dix minutes prêts à détruire tout neurone sur leur passage, et dont Tomb Variations est une version particulièrement efficace. Et comme il – ils, elle, elles ? - le dit si bien : « At The Moment Of Death, Clarity Will Prevail ». Vivement donc.

Park Jiha

The Gleam

Antoine G.

Invisibles et essentiels : lumière et musique ont beaucoup en commun. C’est ce qu’explore la Coréenne Park Jiha sur son troisième album, The Gleam (la lueur), sorti sur l’excellent label allemand Glitterbeat. Formée à la musique classique coréenne, elle maîtrise le piri (équivalent du hautbois), mais aussi le yanggeum (cymbalum coréen), et le saenghwan. Ornant la pochette du disque, ce dernier est un orgue à bouche, instrument typique de l’extrême orient, au son hypnotique. De cette maîtrise technique résulte pourtant un album parfaitement épuré. Les titres suggèrent une construction chronologique du disque, du lever du soleil vers son coucher. Chaque titre vient ainsi explorer les subtiles variations de lumières à travers le temps. Les ombres qui changent à chaque instant, cette immobilité qui n’en est jamais une. Un univers toujours identique, et toujours différents. Nés d’une lumière qui, à chaque instant, nous transperce de part en part, les morceaux viennent ainsi conjuguer l’extérieur et l’intérieur, mariant notre propre respiration aux oscillations du monde autour de nous. Toujours évident, toujours pur, ce disque est une merveille de musique méditative.

Koray Kantarcıoğlu

Loopworks 2

Antoine G.

Il est toujours complexe de parler avec précision et clarté d'ambient, car la substantifique moelle de ce genre se trouve dans l'art de contourner les choses, de les esquisser, et de ne laisser que de délicates empreintes sur l'auditeur. Pour être « efficace » une œuvre ambient se doit donc d'être oubliée, effacée pour ne laisser place qu'à des affects imprécis ou de vagues sensations. Ce tour de passe-passe mémoriel, le Stambouliote Koray Kantarcıoğlu semble pleinement l'avoir saisie tant Loopworks 2 maîtrise avec brio ce procédé cher à l'hauntologie avec pour références ultimes The Caretaker ou William Basinski. Koray Kantarcıoğlu se place dans cette noble lignée, qui joue avec les boucles, les échos et autres reverb en quête d'une beauté évanescente. Pour se faire, Kantarcıoğlu a choisi de convoquer les fantômes qui hantent les bords du Bosphore, avec l'usage d’enregistrements turcs des années 60 et 70 pour donner un relief particulier à son travail. De tout ces découpages et ré-assemblages sonores altérés jaillit ce sentiment doux-amer qui nous fera revenir vers cette œuvre, pour in fine mieux l'oublier...