Dossier

In Dust We Trust #20

par la rédaction, le 29 mars 2022

À la fois aubaine et business, l’exercice de la réédition du classique (avéré ou qui s’ignore) et de l’excavation de vieilleries disparues du circuit implique chez l’auditeur un peu curieux une occupation assez conséquente du temps de cerveau disponible. Histoire de vous aider à y voir un peu plus clair dans cette jungle, GMD a lancé In Dust We Trust, sélection vaguement trimestrielle de ce qui a mobilisé notre temps de cerveau.

Harold Budd

The Pavilion Of Dreams

Attention, gros classique. Moins connu que plusieurs de ses compères, Harold Budd est une figure qui se place pourtant au carrefour d’un vaste univers. Élève de Gerald Strang, lui-même élève du compositeur Arnold Schoenberg, Budd est arrivé à la musique par l’harmonisation moderne. Mais comme beaucoup de ses contemporain·es américain·es, il a glissé vers le minimalisme avec une douceur qui caractérise autant son parcours que sa musique. Après quelques essais un peu oubliés aujourd’hui, il sort en 1978 un album intitulé The Pavilion Of Dreams. Introspectif et riche, ce disque sera pour lui l’occasion de se laisser aller au « less is more » déjà bien inscrit dans l’époque. Mais attention, passer de CalArts à de la composition en home studio ne signifie pas qu’Harold Budd a fait les choses à moitié, puisque comme plusieurs de ses productions ultérieures, il est produit ici par Brian Eno, toujours dans les bons coups. On imagine que Budd a dû parfaitement profiter des conseils en matière d’électronique, bien que le disque sache s’en échapper complètement parfois. En témoigne le deuxième morceau de l’album, « Let Us Go Into The House Of The Lord/Butterfly Sunday », aux étranges accents renaissants, presque préraphaélites. Entre ce traditionalisme revisité et l’aspect cinématographique de sa musique, The Pavilion Of Dreams est la libération programmatique d’un étudiant devenant un artiste. (Emile)

Karate

The Bed Is In The Ocean

Sans tomber dans la nostalgie contre-productive, il est parfois frappant de se remémorer que si la musique dans laquelle nous avons toujours baigné n’a foncièrement pas changé, sa façon de la dénicher et de la découvrir a elle bien évolué au fil des années. Et donc, on se sait plus ni quand ni comment ça c’est fait mais il était visiblement inévitable que nous tombions sous le charme de Karate en 1998, à la sortie de The Bed Is In The Ocean. Et ce dès les premières secondes de "There Are Ghosts". "So quiet / I can hear that the refrigerator is on" nous lâchait donc Geoff Farina de but en blanc et encore aujourd’hui il est impossible d’interrompre les 38 minutes qui suivent. Slowcore, jazz-rock, emo-core... tout a été dit pour tenter de qualifier ce trio de Boston, actif entre 1993 et 2003. Issu de la fertile scène DIY qui sillonne les clubs du globe, Karate plane très vite au dessus de la mêlée, ne reniant jamais ses racines post-hardcore mais effectuant un numéro d'équilibriste entre influences hardcore, post-rock, blues et jazz. Clairement, on peut dire aujourd'hui que les planètes étaient bien alignées le jour où Geoff Farina s'est associé à Jeff Goddard et Gavin Mc Carthy, en gros une des section rythmique les plus folle depuis Fugazi. Une filiation pas toujours des plus évidentes à l'époque mais qui saute un peu plus aux oreilles aujourd'hui : Karate est un peu une version poche de la bande à Ian Mackaye, plus sobre, moins tapageuse. Ne pouvant pas compter sur un charisme proche de zéro, le trio compense par un magnétisme encore intact aujourd'hui. Avec The Bed Is In The Ocean, Karate est à la jonction de sa carrière et définit son propre langage, s'émancipant toujours plus du carcan couplet-refrain au profit d'ambiances contrastées et puissantes. Tout comme le reste de leur impeccable discographie, l'album n'avait jamais été réédité depuis sa sortie sur Southern Records et brillait par son absence jusqu'il y a peu sur les plateformes de streaming, en plus de coûter un os sur les sites de revente. Toute notre gratitude va donc à l'excellent label Numero Group qui prouve une fois de plus qu'il est passé maitre dans l'art de la réédition soignée et de haut vol , passant sans complexe de la funk à la soul en passant par l'indie-rock qui nous occupe ici - et qui mériterait à lui seul un gros coup de projecteur à force de devenir franchement essentiel. (Eric)

Kenji Kawai

Patlabor 2

Une réédition de la bande originale de Patlabor 2 par WRWTFWW Records, ça fait monter la température assez rapidement. Pourquoi ? Parce que le film de Mamoru Oshii, sorti en 1993, est un vrai classique du cinéma d’animation japonais. Le premier volet sorti en 1989 abordait la question d’un Japon futuriste, perdant le contrôle de robots constructeurs dans une grande entreprise de travaux publics devant augmenter la surface habitable du pays. Une vraie percée dans une angoisse réelle, celle de l’espace japonais, qui réitérera quatre ans plus tard avec une suite, laissant volontairement les mechas de côté pour se concentrer sur l’intervention japonaise dans la guerre froide. Un long métrage particulièrement inquiet et lucide sur la place du Japon dans la géopolitique de la fin du 20e siècle, ainsi que sur les risques d’une utilisation militaire des technologies robotiques. Et qui dit travail de Mamoru Oshii dit bande originale de Kenji Kawai. Le compositeur de Ranma 1/2 a connu sa première collaboration avec Oshii sur Patlabor 1 et 2, plusieurs années avant le succès de Ghost In The Shell. On y retrouve une composition très électronique, toujours prête à expérimenter dans le dissonant pour mieux rendre l’atmosphère tendue du film. Aux percussions martiales répondent les synthétiseurs typiques des années 1990. Si on rajoute à cela une belle édition avec un livret et des notes du journaliste Masaaki Hara, vous imaginez bien qu’il faudrait un paquet de Labors dans l’usine de disques pour éviter la rupture de stock. (Emile)

Bernard Parmigiani

Musique Magnétique, vol. 2 (1966-1993)

Transversales Disques poursuit sa fouille des archives Parmigiani avec un Musique Magnétique vol.2 apportant son lot de surprises. Des morceaux courts, voire très courts, pour un rendu étonnant, dans lequel l’électroacoustique se mêle à nos spots publicitaires, à nos émissions de télévision. Pas étonnant quand on sait que Bernard Parmigiani, avant d’appartenir au Groupe de Recherches Musicales, était ingénieur du son pour RTF Télévision. Comme beaucoup de compositeurs·rices de cette époque, c’est son travail de technicien qui lui a permis de plus facilement prendre les devants d’une scène électronique en pleine construction. Se retrouvent pêle-mêle un « Spot Pub » de quelques secondes, un plus attendu mais toujours excellent « Electrorythmes » de 1966, et le très étonnant « Une honorable partie de GÔ » de 1978. Comme toujours, Transversales Disques fait un travail particulièrement engagé dans la découverte des musiques expérimentales de la deuxième moitié du 20e siècle, et comme sur les dernières éditions de Parmigiani, c’est Jonathan Fitoussi qui est à la production et au mastering. Un travail luxueux pour des produits aussi rares. (Emile)

Various Artists

The D-Vine Spirituals Story. Volume 1 & 2

Memphis, 1970. Pendant qu’on se gargarise d’égalitarisme sur la côte pacifique, la flamme du décès de Martin Luther King Jr. continue de descendre régulièrement sur la poudrière des tensions racistes des états du Sud. Entre émeutes socio-politiques et grèves liées aux conditions de travail dans les professions occupées par la population noire, le milieu musical de la soul a forcément une saveur particulière. Vous savez ce qui aurait été cool ? C’est qu’un type, genre à la fois producteur de blues et pasteur, lance un label de spirituals avec un nom bien stylé. Ah mais attends, c’est exactement ce qu’il s’est passé. C’est dans ce contexte que le Révérend Juan D. Shipp va enregistrer certain·es des artistes les plus authentiques du genre, sous le nom de D-Vine Spirituals Records. Des productions très axées sur un gospel électrique et moderne, offrant au pendant des guitares de l’époque une place particulière à la voix. C’est l’équilibre qu’on ressent sur le morceau des Southern Sons par exemple, ou encore sur celui des Heavenly Stars. Sous une terminologie traditionnelle des musiques noires, entre imagerie du sud américain et évangélisme, les D-Vine Spirituals Records offrent pourtant une vision particulièrement contemporaine de la société. A l’écoute – et la réécoute, et la réécoute – des deux disques, bien aidés par le cinéma et les séries certes, on a l’image de ces hommes et de ces femmes bourré-es de talent s’offrir mutuellement un moyen d’émancipation ou d’évasion par la musique. Et c’est juste beau. (Emile)

Os Tatuis

Os Tatuis

Aller au fond de la niche, et creuser encore. On a l’impression que les gens de Far Out Recordings se sont fait particulièrement plaisir avec cette sortie. Car si Os Tatuis n’est pas un nom qui vous fera courir chez le disquaire, l’histoire vaut le détour. Dans les années 1970, à Rio de Janeiro, beaucoup de jeunes musiciens se croisent dans un bar appelé le Canecao (« l’Agression » ? spoiler, je ne parle pas portugais). Parmi eux, trois hommes, chacun venant d’un bout du Brésil, décident de quitter momentanément leurs groupes respectifs pour se produire avec un super-groupe de quartier qu’ils nommeront Azymuth. Entre la fin des années 1960 et le début des années 2000, ce sera un des plus célèbres groupes de jazz du monde. Adoubés par Marcos Valle, signés sur des labels anglais, Ivan Conti, Alex Malheiros et José Roberto Bertrami auront une sublime carrière, jusqu’à la mort de ce dernier. Et alors que ce tragique événement s’est produit il y a dix ans cette année, voilà que Far Out Recordings ressort le tout premier album de « Zé » Bertrami. Alors qu’il n’a que dix-neuf ans, il monte un groupe nommé Os Tatuis avec quelques copains qu’il a rencontré dans les nightclubs de Sao Paulo. En un peu plus d’une demi-heure, le disque reprend des gros classiques de la bossa jazz, comme « Sou Sem Paz », mais aussi du moins connu, jusqu’à de la composition personnelle. Première composition enregistré de Bertrami, « A Bossa Do Ze Roberto » démontre l’éventail technique du jeune Brésilien. Pas un game changer, mais une belle histoire qu’on aurait eu tort d’oublier. (Emile)