À la fois aubaine et business, l’exercice de la réédition du classique (avéré ou qui s’ignore) et de l’excavation de vieilleries disparues du circuit implique chez l’auditeur un peu curieux une occupation assez conséquente du temps de cerveau disponible. Histoire de vous aider à y voir un peu plus clair dans cette jungle, GMD a lancé In Dust We Trust, sélection vaguement trimestrielle de ce qui a mobilisé notre temps de cerveau.

MC Solaar

Prose Combat

Parler de poussière, c'est accepter que certains monstres sacrés avec lesquels on a grandi aient produit des contenus susceptibles d'être évoqués dans ce dossier. Alors qu'en 2021 le rap est devenu la première musique streamée en France, il est nécessaire de se replonger dans l'œuvre de MC Solaar, des Sages Po ou d'Oxmo Puccino qui, du haut de leur "petite" vingtaine ou trentaine d'ancienneté, racontent quelque chose de la musique en France, de la manière dont on la fait, dont on la consomme, et dont elle vieillit. Second disque du catalogue de Claude M'Barali a retrouver cette année le chemin des bacs après une interminable brouille avec son label Universal, Prose Combat a souvent fait planer autour de lui les superlatifs les plus délirants. Tant et si bien que le réécouter après un aussi long black out, c'est comme retrouver un vieux pote qu'on a contacté via Copains d'avant : on espère qu'il nous fera toujours autant rire, mais on n'est pas l'abri qu'il se révèle être un admirateur d'Eric Zemmour, et tant pis si ça casse le mythe. Ce qui aurait pu ressembler à un simple devoir de mémoire s'est en réalité transformé en véritable partie de plaisir : on a pris un pied dingue à se replonger dans Prose Combat qui, à l'approche de sa trentaine, vaut toujours pour son fil rouge impeccable, sa panoplie de tubes et de productions soulful (<3 "Séquelles" <3) et beaucoup d'autres arguments qui, finalement, évoluent parfois au-delà du rap - il faut entendre les échos dub à la toute fin de "La fin justifie les moyens", ou les incursions variet' pour comprendre que le travail de production de Jimmy Jay, Boombass et du regretté Zdar ont autant à avoir dans le succès de ce disque que la plume exceptionnelle de Solaar. Alors non, Prose Combat n'est pas tout à fait imperméable au temps qui passe : il a les défauts de ses qualités, d'un album écrit dans la spontanéité, et reste un disque pionnier du format album dans le rap français, avec tout ce que ça implique. Mais il est aussi un précieux témoin du bouillonnement artistique qui sévissait dans les 90's et qui touchait aussi bien le rap que la musique électronique. Et pour ça, Prose Combat reste malgré le temps qui passe un ouvrage important, une valeur refuge qui a probablement changé pour le meilleur la façon dont on fait de la musique en France aujourd'hui. Pour l'anecdote d'ailleurs : c'est entre les sessions de Prose Combat que Zdar est rejoint par Etienne De Crecy pour écrire l'album de Motorbass, autre disque-balise qui aura lui aussi prochainement droit à sa réédition - et comptez sur nous pour en parler dès le dossier suivant, avec un maximum de papillons dans le ventre. (Aurélien)

Al-Dos Band

Doing Our Thing With Pride

Au moment de préparer un nouveau numéro de ce dossier, c’est un petit rituel : on fait tous le tour de nos labels préférés spécialisés dans l’art si précieux de la réédition de qualité – Mr. Bongo, Soundway Records, Light in the Attic et tous les autres. Avec le temps, on pensait s’être constitué une liste plus ou moins complète des structures qui comptent dans ce secteur d’activité particulièrement à la fête ces temps-ci. Et pourtant, Kalita Records avait toujours réussi à passer sous nos radars. Avec pour slogan « The music that makes you happy », le label londonien déterre des pépites soul, disco, ou afro-boogie. Pour officiellement inaugurer notre idylle avec Kalita Records, on évoque Doing Our Thing With Pride, album sorti en 1976 par le Al-Dos Band, et tellement introuvable que sa version originale n’a même pas d’entrée sur Discogs. La raison d’être de cette réédition du groupe orginaiaire de Caroline du Sud, on la trouve certainement dans la plage-titre, tuerie absolue dont le drôle de rythme n’en fait pas une balade, mais pas un « floor filler » non plus - si ce titre était un joueur de foot, on dirait de lui qu’il est un « faux lent ». Mais fort heureusement, au-delà de ce titre qu’on aurait bien vu figurer sur le DJ-Kicks de Jayda G paru plus tôt cette année, le disque ne manque pas d’autres arguments à faire valoir : couvrant un spectre qui va de la ballade sirupeuse « Don’t Come Smiling Back » au disco stomper « Confusion », Al-Dos Band communique une énergie positive et communicative tout au long d’un disque qui, sans jamais avoir la force des classiques, a quand même un sacré charme. (Jeff)

The Beach Boys

THE SUNFLOWER & SURF'S UP SESSIONS. 1969 - 1971

La plupart du temps, on se sent fort seul à tenter de ne pas réduire les Beach Boys à quelques tubes surfs, "Good Vibrations" et l’intouchable Pet Sounds, voire à "Kokomo" pour les fans de Cocktail. Sauf que cette fois-ci, on a de la matière de premier choix pour argumenter notre passion tous les jours plus sincère envers la bande à Brian Wison. Même si on peut regretter qu’il faille une réédition quelque peu onéreuse pour que les deux petits bijoux que sont Sunflower et Surf’s Up soient réhabilités, réjouissons-nous car l’objet est beau, même très beau. Paru en 1970, quatre ans à peine après Pet Sounds et l’épreuve douloureuse d’un Smile avorté, il est bon de rappeler que Sunflower est davantage la suite de pas moins de quatre (très bons) albums qui ont suivi le chef-d’œuvre précité qu'un retour inespéré de la formation californienne. On parle ici d’une époque où on enchaînait les albums et les tournées tête baissée, pour éviter de sortir des radars. Car même si les Beatles ne sont plus dans le chemin, la concurrence est rude et le vent tourne, période hippie oblige. Le fragile Brian est clairement de plus en plus absent dans tous les sens du terme. Ce qui va donner contre toute attente à une des périodes les plus riches et créatives du groupe qui va prouver avoir retenu les leçons de leur leader à la dérive. Ecrit et enregistré à la maison chez Brian Wilson, faisant des aller-retours entre le studio et la chambre à coucher, Sunflower va révéler une alchimie très inspirée entre le cousin Mike Love, Al Jardine, le réserviste Bruce Johnston, Carl Wilson et Dennis Wilson. Alors qu’il s’agit de leur seizième album, aucun n’a encore trente ans, l’humeur est au beau fixe et ça s’entend. Entre les lumineux "Slip On Trough" et "This Whole World" en ouverture et la clôture par "Cool Cool Water", mini symphonie psyché rescapée des années Smile, Sunflower est une vraie bouffée d’air frais mêlant harmonies somptueuses, cuivres et une fièvre qui sent bon les 70’s naissantes. Ceci dit, des titres comme "All I Wanna Do", "Tears In The Morning" ou "Forever" ne rompent en rien la dynamique mais nous rappellent que la mélancolie colle aux espadrilles de ces éternels cœurs brisés et que c’est tout de même pour ça aussi qu’on les aime tant. Une ambiance moins explosive à laquelle ils reviendront très vite en 1971 avec Surf’s Up. Déjà, l'artwork tranche d'emblée : c’est le tableau plutôt sombre mettant en scène un Sioux et son cheval exténués qui est censé appâter la jeunesse américaine en pleine révolte estudiantine. Tentative d'ailleurs totalement ratée sur l’accident de parcours qu’est "Student Demonstration Time", aussi racoleuse qu’inécoutable. Les garçons de la plage parviendront tout de même à exprimer leur conscience écologique en faveur de leur océan chéri le temps d'un "Don’t Go Near The Water" qui ouvre le bal. Mais si l'ensemble du disque est franchement de très bonne tenue, il faut avouer que les deux balades crépusculaires en fin de course - "Til’ I Die" et " Surf’s Up" - ont tendance à tirer la couverture vers elles pour peu qu'on se laisse submerger par cette vague de solitude insondable d'un Brian Wilson qui signe là deux de ses plus grands titres toutes époques confondues. Et c'est peu de dire qu' il avait mis la barre de limbo très haute.Tout ça, on le sait depuis longtemps et l’intérêt ici est bien l’avalanche de pistes inédites annoncée dans un coffret 5 CD plein comme une pinata qui ravira les complétistes, une grosse partie de ces bonus étant disponible sur la version 4 LP. Plus que les extraits live et les inédits – "Big Sur" s’en sortant avec les honneurs – ce sont bien ces archives de morceaux en chantier, fourmillant de détails et d’idées folles qui valent de se faire dévaliser. Pour les heureux néophytes, la version simple suffira amplement pour découvrir ces deux pièces d'une discographie kaléidoscopique à découvrir d'urgence. "Til’I Die… ", "Forever"... Tout est dit. (Eric)

Supergrass

In It For The Money

Ce n’était qu’une question de temps. On le savait, la britpop, à un moment ou à un autre, allait tenter d’opérer un retour de hype plus ou moins subtil, avec son lot de reformation, de rééditions, ou pourquoi pas, les deux en même temps, comme le trio Supergrass qui nous intéresse ici. Une anomalie, ce groupe, hier si populaire en simili bouffons pop, vaguement Monkees sur les bords, et qui n’auront eu de cesse, au fil des albums, de prouver un peu plus leur valeur, alors même que les fans ne cessaient de prendre la tangente. Cet été, c’est le deuxième album du groupe britannique, "In It For The Money", qui eut les honneurs d’une réédition 3 CD, 2LP et digitale. Un bien bel écrin, riche de pas moins de 43 faces B, raretés, outtakes ou versions live, ce qui est déjà beaucoup, mais également de clichés du photographe Kevin Westenberg, ce qui est encore davantage. N’en jetez plus. Certes, ce sera la première fois qu’il sera possible de se le procurer en vinyle depuis sa sortie originelle en avril 1997. Et bien évidemment, on touche ici à une certaine forme de popularité, l’album ayant atteint la deuxième place des charts en Angleterre, grâce à "Going Out", "Richard III", "Sun Hits the Sky" et "Late In The Day", pour un joli total de plus d’un million d’exemplaires vendus dans le monde. Cependant, on ne peut s’empêcher de s’interroger : mérite-t-il autant ?Vivre pour toujours, cela ne dure qu’un temps. En 1997, tout s’arrête. Presque du jour au lendemain. This Is Hardcore, de Pulp, sera l’album de la gueule de bois. Plus sombre, plus triste. Quelque chose est bel et bien mort. Pourquoi ? Parce que les labels, l’appât du gain bien sûr, signent tout et n’importe quoi. Le New Musical Express parlera même de “Noelrock” pour désigner ces groupes qui doivent tout au leader d’Oasis (Cast, Ocean Colour Scene…) pointant ainsi du doigt une recette désormais éculée. Pourtant actifs dans les années 90, des groupes comme Idlewild, Stereophonics et Travis, malgré de bonnes chansons et même parfois de bons albums, appartiennent à la seconde vague. Ils n’étaient pas là quand les choses se passaient. Et sonnent comme des ersatz, des copies subsidiaires. Sympathiques, mais en retard de quelques années, voire seulement quelques mois. 1997 toujours. Blur, sous l’impulsion de Graham Coxon, décide de s’éloigner de ce son so british qui a fait la renommée du groupe, et s’intéresse bien davantage à Pavement et autres groupes américains lo-fi. C’est l’album éponyme Blur, en 1997 (celui avec “Song 2”). Ironiquement, l’une des plus belles chansons de ce disque s’appelle “Death Of A Party”. 1997, c’est aussi la sortie du troisième album de Radiohead, Ok Computer. Jusqu’à présent mis de côté car pas assez sexy et sans doute trop torturé, ils deviennent le groupe le plus important de la fin de la décennie. Et avec “Karma Police”, on est bien loin du “Alright” de Supergrass, n’est-ce pas ? L’humeur n’est plus à la fête, mais à l’introspection. Les journées sont plus sombres, et les nuits bien moins longues.Et Supergrass dans tout cela ? Ils ont le cul entre deux chaises. Leur premier album est paru en 1995, alors, quand la britpop s’éteint, ils peinent encore à s’éveiller au monde, espérant enfoncer le clou, faire leurs preuves, en faisant oublier “Alright” si possible. In It For The Money n’est ainsi qu’apparence : pas plus cynique que son titre, pas moins bêta que ses interprètes. Cette réédition, qui ne manque pas d’allure, a le mérite de redonner du crédit à un groupe qui en a tant manqué, qui n’a jamais eu sa place au soleil, et qui pourtant, composa certaines des meilleures chansons pop de son époque. Quelle époque ? Les années 2000, malheureusement. Et tristement, il y a fort à parier que leur vrai chef d'œuvre, Road To Rouen, ne bénéficiera jamais d’un tel traitement. (Nico P)

Janet Beat

Pioneering Know Tiddle

Elle est née en 1937, et elle composait dans les années 1960 une musique qui peut légitimement être considérée comme à la fois un défrichage et une inspiration pour les moult générations d’artistes d’ambient, d’IDM et de musiques électro-acoustiques. Pourtant, personne ne connaît son nom – et si vous vous posez comme moi la question : oui, c’est son vrai nom. Le schéma vous semble familier ? C’est normal. Depuis dix ans, le transport des études de genre sur la question musicale a fait remonter à la surface de nombreuses artistes oubliées par l’histoire (des hommes), et qui vont magnifiquement rallonger nos playlists. Pauline Oliveiros, Eliane Radigue, Suzanne Ciani, sont autant de noms de pionnières formant une liste à laquelle on pourra désormais rajouter Janet Beat. L’Ecossaise, en plus d’avoir eu une carrière universitaire en musicologie, a en effet composé des dizaines de pièces, regroupées par l’excellent label Trunk Records dans une anthologie finement nommée Pioneering Know Twiddler. C’est qu’en termes de poussage de potards et bidouillages de tapes, Janet Beat se pose effectivement comme précurseure. Et pourtant, derrière tout le travail technique liée aux expérimentations de la musique concrète, on ne perd jamais le goût du figuratif. Des voyages aux peintures, il y a bien des choses et pas seulement des formes qui prennent vie dans sa musique. On pense notamment au très court « Lighthouse », qui semble tout droit sorti d’un rêve de son enfance, et d’une chanson d’une décennie plus ancienne encore. On ne saurait décrire la foule de curiosités, d’explorations et d’interrogations qui naviguent dans le flot du disque, mais on sait qu’il a tout pour être considéré comme une partie à part entière d’une histoire à construire. Le sera-t-il ? (Emile)

Various Artists

Habibi Funk 015: An eclectic selection of music from the Arab world, part 2

Jannis Stürz poursuit avec Habibi Funk une bien noble mission : rééditer ses plus imparables (ou improbables) trouvailles, toutes sorties dans les années 60 à 80 dans la péninsule arabique, toujours en mettant l’accent sur ces artistes qui déversaient de généreuses lampées de funk ou de soul sur leur patrimoine. De nombreuses références ont embelli le catalogue du label allemand depuis sa création en 2015, mais le meilleur moyen d’en appréhender la portée, la vision et l’ambition reste encore le format compilation. Probablement poussé par le succès d’une première livraison de ce type 2017, Habibi Funk remet le couvert dans ce qui ressemble à un bon gros win-win des familles : Jannis Stürz peut ici se concentrer sur un format single qu’il ne privilégie normalement pas sur HF, tandis que le public – fans convaincus et néophytes confondus – se retrouve avec un objet qui sacrifie certes le storytelling d’un album traditionnel, mais le fait au profit d’une efficacité à toute épreuve. Et si la première compilation Habibi Funk avait une forte coloration (garage) rock, celle-ci retrouve ce qui a fait la force et la popularité du label, le groove – sous toutes ses formes, disco, funk ou soul. Mais une fois encore, cette « selection éclectique » est un bel enchaînement des tubes de poche, de réappropriations délicieusement maladroites de pans entiers de la culture occidentale et d’heureux accidents. Et c’est bien là le plus important.(Jeff)