Yellow Tape 2

Key Glock

Paper Trail Empire  |  2021
8 / 10
par Ruben  |  le 2 décembre 2021

Mercredi 17 novembre 2021, Memphis, Tennessee. Peu avant 17h00, une Mercedes argentée type Classe A se gare sur le petit parking de Makeda’s Butter Cookies, une petite boulangerie artisanale bien connue pour ses délicieux cookies au beurre. Deux hommes armés et cagoulés descendent du véhicule. Leur cible, le rappeur Young Dolph, est à l’intérieur du magasin pour y acheter ces fameux cookies dont raffole sa mère. L’attaque est rapide et extrêmement violente, les balles font exploser la vitrine et viennent se loger dans le corps du King de Memphis, qui s’effondre instantanément. La fusillade n’aura duré que quelques secondes, la Mercedes repart a toute vitesse sur Airways Boulevard.

Relayé par les chaines d’infos locales, l’assassinat de Young Dolph provoque rapidement une vague d’indignation nationale ; le rappeur de 36 ans laisse derrière lui deux jeunes filles, des milliers de fans inconsolables, ainsi qu’un label indépendant, Paper Route Empire, fondé en 2010. C’est le King de Memphis qui recruta le trappeur Key Glock en 2017 et l’aida à publier sa première mixtape Glock Season. Inséparables depuis, les deux MC iront même jusqu’à sortir des projets communs - la série des Dum & Dummer. Quelques jours avant les évènements tragiques du 17 novembre, c’est donc sur Paper Route Empire que le jeune protégé Key Glock sort, en indé, Yellow Tape 2.

« Je suis dans la rue, pas dans l’industrie » proclamait récemment Key Glock dans une interview. Loin des enjeux financiers et marketing des majors, le MC de 24 ans ne souhaite se concentrer que sur une chose : sa musique. Orchestrées par les talents locaux que sont Tay Keith et Bandplay, les productions de Yellow Tape 2 sont fournies en détails soniques et on aime découvrir de nouveaux éléments à chaque écoute - cela peut aller du bruit d’un briquet qu’on allume aux glaçons d’un verre de syzzurp qu’on secoue en passant par un ad-lib bien placé ou un riff de guitare discret, comme sur l'excellent « Quarterback ».

La richesse des instrus est très appréciable et propulse immédiatement Yellow Tape 2 au-dessus de la concurrence. Côté rimes, au-delà des habituelles punchlines mongolos et autres célébrations de ses accomplissements matériels ou relationnels, Key Glock explore des territoires nouveaux et variés pour lui. Ainsi, avec « Luv a Thug » - une balade mielleuse aux paroles très toxiques - il se lance dans le gangsta R&B tandis que sur « !!! (Don’t Know Who To Trust) » il évoque l’impact psychologique du décès de sa tante bien-aimée. Ceci étant dit, la majorité des titres restent des streets bangers bien grassouillets, comme « Bill Gates » ou « Da Truth », qui se rapprochent des pitreries de notre crapule préférée, Gucci Mane.

On pourrait reprocher à Yellow Tape 2 sa longueur – 20 titres tout de même – mais force est de constater que l’énergie déployée par le natif de Memphis est suffisamment variée pour qu’on ne s’ennuie pas une seule seconde. Et dans un rap jeu où les albums à rallonge sont monnaie courante, c’est suffisamment rare pour être souligné. Inspiré par les discographies de 8Ball & MJG, de la Three 6 Mafia, et plus particulièrement celle de Project Pat, Key Glock s’approprie l’aura et l’esthétique du dirty south, qu’il honore avec brio sur Yellow Tape 2. Ainsi, ce second album studio est une ode à la ville de Memphis, une scène authentique et bouillonnante qui aura donné naissance (et parfois vu disparaitre) tant de légendes du rap US. Young Dolph est mort, vive Key Glock.