Years Past Matter

Krallice

Autoproduit  |  2012
7 / 10
par Michael  |  le 17 décembre 2012

A une époque ou même votre banquier arbore les tatouages ethniques, où du Harlequin SM truste les ventes de livres et où le PSG joue la tête en Ligue 1, cela ne nous étonnera plus que le Black Metal devienne tendance. A quand un article sur Xasthur dans GQ ou sur Darkthrone dans Elle? Rigolez, mais ça ne serait pas si surprenant que ça. Quand les hiptsers s’emparent d’une chapelle telle que celle du Black et qu’il devient tendance de laisser traîner un cd de Burzum sur la table basse Habitat du salon quand on reçoit les collègues après une soirée afterwork, tout peut arriver.

Pour tout ça, on peut blâmer - et ne vous inquiétez pas, ils s’en sont pris plein la gueule par les ayatollahs du genre - cette bande de nouveaux groupes américains tels Liturgy, Wolves In The Throne Room et Krallice qui a émergé dans les années 2000 en renouvelant un genre jusqu’alors essentiellement dominé par les codes imposés par ses géniteurs scandinaves.

Fini les grimages, les raccourcis sataniques, les flirts ambigus avec le fascisme et le néonazisme. Finies les productions cracra et les exclusions-dénonciations pour trahison à la cause digne d’un Komintern des années 30. Désormais, on peut faire du Black Metal et avoir une interview filmée dans Pitchfork pour la série 5-10-15-20, on peut voir Godspeed You! Black Emperor inviter Wolves In The Room à jouer au All Tomorrow’s Parties, ou encore voir Chelsea Wolfe reprendre du Burzum. Je vous le dit : d’ici à ce que Saez nous fasse un quintuple album de reprises des Légions Noires, il n’y a qu’un pas. Que l’on espère toutefois ne pas franchir.

Passionnant renversement en tous cas, qui a et continue de susciter maintes polémiques dans les milieux autorisés et au-delà. Car s’il y a bien un genre qui s’est construit sur des codes musicaux, stylistiques, esthétiques voire spirituels ultra rigoureux, un refus de la médiatisation et un ostracisme récurent, c’est bien le Black Metal. Alors quand les puristes et gardiens du temple ont vu arriver Hunter Hunt-Hendrix et ses comparses (qui ont plus des gueules d’acteurs de soaps pour ados que de blackeux) et qu’en plus ce petit énergumène se permet de produire un manifeste tel que Hideous Gnosis – Transcendental Black Metal, il y en a qui ont dû s’étouffer avec leur vraie-fausse-absinthe. Et pourtant, quel prodigieux courage ou quelle folle insouciance il leur aura fallu pour s’affranchir de toute cette liturgie (ah ah ah !) et oser dépasser les codes pour faire avancer un genre.

Krallice, originaire de New-York comme Liturgy, est l'un de ces fers de lance du nouveau Black made in USA. Tant qu’à filer la métaphore religieuse autant le faire jusqu’au bout, et on pourrait parler pour cette évolution stylistique de syncrétisme. A savoir une assimilation à une doctrine préexistante d’éléments païens et à priori incompatibles avec celle-ci. Ainsi, autour des blast beats, de lourds riffs en tremolos et vocaux screamés inhérents au genre, on trouvera des éléments proches du math-rock (c’est particulièrement vrai pour Krallice), des morceaux décomposés en plusieurs mouvements dans un esprit proche du prog, et des cassements de rythme proches du post-hardcore. On peut ainsi parfois penser aussi bien à The Dillinger Escape Plan qu’à Messhugah ou Don Caballero.

Avec Years Past Matter, Krallice confirme tout le bien que l’on pensait d’eux. Les New-yorkais s’imposent avec ce quatrième album comme l'une des références incontournables du genre. Les morceaux sont denses et il y a peu de temps pour reprendre son souffle dans l'album. Une plongée en apnée dans un univers complexe qui joue plus sur les dissonances que sur la dramaturgie en mode mineur.

Krallice est peut-être le plus cérébral de cette nouvelle génération de groupes. Tout aussi épique dans l’architecture des morceaux mais moins évident que Liturgy par exemple, ou moins lyrique que Wolves In The Throne Room. Plus abstrait dans les mélodies et les enchevêtrements de guitare. En forçant un peu le trait, là où Liturgy pourrait être Géricault et Wolves In The Throne Room Caravage, Krallice serait Malévitch.

Years Past Matter est donc un album qui s’appréhende sur la longueur et qui révèle au fil des écoutes moins de jouissance que les excellentes dernières productions des deux groupes susmentionnés mais qui apporte justement une pierre différente à l’édifice et affirme toute la maturité et les différences de styles bien affirmés présents sur cette nouvelle scène.