ULTRAPOP

The Armed

Sargent House  |  2021
9 / 10
par Alex  |  le 29 avril 2021

Énigmatique a toujours été le cas The Armed. Pour une raison que d'aucuns qualifieraient de déroutante, le collectif a toujours brouillé les pistes et préféré l’anonymat du casting au profit du contenu. Pourtant, on sait depuis déjà quelque temps que ce sont Kurt Ballou (le guitariste de Converge dont on croit savoir qu’il est à l’origine même du projet), mais aussi des batteurs comme Chris Pennie (ex-The Dillinger Escape Plan), Nick Yacyshyn (Sumac, Baptists, Genghis Tron) ou Ben Koller (Converge, Mutoid Man, Killer Be Killed) qui vont et viennent dans la rotation. Line-up 5 étoiles pour un résultat de même envergure.

Pour la sortie d’ULTRAPOP, quatrième disque du groupe de Détroit sur Sargent House, c’est la première fois d’ailleurs que sont annoncés 8 membres officiels et rien de moins que 19 musicien·nes, dont Troy Van Leeuwen (QOTSA), Chris Slorach (Metz) ou Mark Lanegan, impliqué·es sur le disque, sans que l’on ne soit forcément très sûr de la contribution réelle de chacun·ne. Qu’importe. De par son approche artistique, sa radicalité, mais aussi une certaine allégresse dans l’art du trolling (la présence d’un swamp monster durant leurs apparitions scéniques, parfois sous un faux nom, leur titre “Ft Frank Turner” qui voyait Frank Carter figurer sur l’artwork, l’envoi de fausses photos presse et l’utilisation d’acteurs pour joueur leur rôle durant les photoshoots, le cameo de Tommy Wiseau dans l’un de leurs clips...), The Armed ne ressemble à rien d’autre au sein de la sphère punk hardcore, affiliation stylistique à laquelle le groupe ne semble de toute façon pas vraiment prêter attention.

Ne rien faire comme les autres, c’est très certainement ce qui rend le groupe aussi excitant. Il y a d'ailleurs quelque chose de transcendantal dans cet inénarrable melting pot de punk, mathcore, noise et d'electropop. Cette volonté de toujours aller à l’encontre des attentes et de faire cohabiter des genres à priori incompatibles fait partie des raisons qui nous indiquent que The Armed à toutes les cartes en main pour révolutionner ce jeu. ULTRAPOP présente 12 NOUVEAUX MORCEAUX (pourquoi ? Parce que) et autant dire que les gens qui aiment bien mettre le feu à quelque chose, mais pas que, vont apprécier. Parce que The Armed, ce n’est pas uniquement proposer de manière novatrice des ritournelles infernales ; c’est aussi mettre en relief la vacuité des codes du genre et les démonter sans vergogne. Vous pourrez y entendre ce dont vous avez envie, c’est du pareil au même pour cette singulière entité qui n’a jamais vraiment joué la carte de l’accessibilité. Au même titre que l’énorme bordel que représente un de leurs lives, écouter un album de l'autoproclamé “Best Band In The World” se révèle généralement une expérience intransigeante. Mais là où le prédécesseur Only Love sorti en 2018 se voulait plus cacophonique et frontal, ULTRAPOP jouit ici d’une production bien plus aérée, rendant l’écoute intégrale moins étouffante que prévue.

Mais ne vous y méprenez pas. Ici, tout est dense et chaotique. Grâce à l’apport de trois guitaristes, les cœurs tantôt doux tantôt erratiques de Cara Drolshagen et un appétit certain pour les harmonies épileptiques, la musique de The Armed est particulièrement complexe, presque impossible à saisir. Sous l’avalanche de notes de synthés dézinguées et les légions de blast beats de l’extraordinaire “Masunaga Vapors” ou le tumultueux “A Life So Wonderful” se cachent bien des mélodies entêtantes tandis que le single “All Futures” résume à lui seul la volonté et les objectifs ouvertement affichés par ce nouveau disque : tout foutre en l’air de bon cœur grâce à une pop des plus extrémistes. C’est à nouveau le cogneur de Converge mais aussi Urian Hackney (Rough Francis) qui assurent la destruction des toms avec autorité, comme en témoignent l’épaisseur d’un “An Interation” ou la polymorphie d’un “Average Death”. À ce titre, aucun morceau ne suit la même structure, rendant forcément l’objet encore plus insaisissable. Faites-en l’expérience sur les 3 derniers titres du disque.

On aimerait comprendre, à l’écoute de ces 40 minutes, comment tout cela a pu être assemblé et ce qui est passé dans la tête de ses géniteur·rices lors des discussions autour de la direction artistique de cet album. Même après plusieurs écoutes, il est évident qu’il reste encore des pièces du puzzle à assembler pour que ces titres révèlent leur essence. Versatile et pourtant tellement cohérente, la démarche du groupe est à la fois claire et déstabilisante. Dans ce désordre organisé, le collectif fait preuve d’une aisance non feinte et propose une expérience maximaliste à laquelle tout le monde ne pourra pas adhérer. Mais concession, il n’y a jamais eu avec The Armed et ce n’est pas avec ULTRAPOP, assurément le meilleur album de cette drôle de bande, que le cahier des charges va changer.

Le goût des autres :