Second Nature

Joakim

Tigersushi Records  |  2021
8 / 10
par Émile  |  le 28 septembre 2021

C’est en regardant un paon faire la roue qu’on se rend compte à quel point l’histoire de la musique est l’histoire d’un art qui se la raconte comme aucun autre. Pas que les musicien·nes soient particulièrement porté·es sur leur apparence extérieure - quoique. Non, plutôt parce que si vous cherchez des représentations picturales du paon, vous pouvez remonter très loin dans l’histoire. Et alors que les peintres ont immédiatement saisi la force esthétique de la nature par rapport à celle de notre propre imagination, à tel point qu’on peut se demander si leur art n’en découle pas nécessairement, il faut creuser pour trouver des gens intéressés par la façon dont sonne la nature. 

En ce sens, le nouvel album de Joakim, Second Nature, est à la fois un bilan de ce que le 20e siècle a tenté de rattraper en écoutant le sol de nos forêts, le bruit de nos villes et le froid de notre air, et un dépassement très personnel de toute cette récente histoire. Comme ses modèles Bernie Krause (dont il reprend le concept de « biophonie ») ou Luc Ferrari, le boss de Tigersushi Records a essayé de se fondre dans le field recording et dans une perspective plus holistique sur le monde qui nous entoure. Bye bye les créations qui se limitent à un esprit humain qui ferme les yeux pour se concentrer sur son microcosme, et bonjour les compositions capables d’intégrer un monde qui vit sans nous. Sans être à proprement parler un disque de field recording, tout l’intérêt de Second Nature est de glisser très subtilement des tracks d’ambient, de trip-hop et autre réjouissances plus ou moins électroniques à l’intérieur d’une écoute de l’environnement.

Et si l’apparition de la nature dans l’histoire de la musique est plus liée à la fin de l’harmonie tonale qu’à une pensée écologique, il n’empêche qu’en 2021, il est bien évident que cette envie de partir des bruits qui existent à l’état naturel se conjugue magnifiquement avec une époque qui souhaite davantage se tourner vers la nature. C’est d’ailleurs la polysémie qu’on a envie d’entendre dans le titre du disque : à la fois une nature seconde car écoutée, digérée et intégrée à nos musiques très humaines, mais aussi seconde car elle est celle qu’on suit, derrière laquelle on se place et dont on accepte le chemin non-borné. C’est sur cette crête que travaille Joakim, et on le ressent particulièrement bien dans « Philomela’s revenge » et sa synthèse ornithologique, ou dans les mélodiques et surprenants cris qui s’enroulent autour du saxophone de « Owling Gorilla ».

Pour Joakim lui-même, ce disque semble être un retour à une seconde nature (promis après on arrête), celle d’une première culture musicale qu’il embrasse ici à merveille. Assez loin du tonique « Nothing Gold » d’il y a presque dix ans, ou même des productions léchées du Samurai de 2017, Second Nature syncrétise son amour de l’électronique à la française, mais aussi du jazz, de la pop, du trip-hop, d’un new age encore renouvelé, et de pleins d’autres choses. Loin pourtant d’être disparate, les pistes se répondent dans la simplicité et la richesse du projet, laissant des titres moins surprenants pour sa discographique comme « Elephant Laser Hopper » côtoyer des morceaux sur lesquels on sent un vrai laisser-aller, comme le single « Immortal Toad », ou le génial « Waves Ahead ».

C’est d'ailleurs sur « Waves Ahead » que l’on retrouve notre chouchou Angel Bat Dawid. La clarinettiste de l'écurie International Anthem offre une conclusion parfaite à un disque vraiment étonnant, jouant parfaitement le jeu de ce mélange permanent de samples, de field recording, de sonorités digitales et d’enregistrement acoustique. C’est dans cette même perspective très totalisante que Joakim a fait intervenir Yutie Lee, musicienne taïwanaise très versée dans l’art conceptuel, et qui rappelle l’ambition de Second Nature : être un disque de musique capable de devenir une installation sonore, un projet artistique plus complet, et probablement une série d’œuvres à venir.