Musique Ambiante Française vol. 1

Various Artists

Tigersushi  |  2017
7 / 10
par Émile  |  le 25 janvier 2018

Combien d'entre nous se sont déjà trompés en voulant écrire qu'ils appréciaient "l'ambiant" ? Et combien d'entre nous se sont déjà insurgés contre cette orthographe en avançant fièrement que l'ambient n'était précisément pas de la musique ambiante, mais bien une musique qu'on écoutait attentivement ? Tigersushi propose de régler une bonne fois pour toutes ce différend orthographique et conceptuel en sortant la première compilation de musique ambient française, astucieusement baptisée Musique Ambiante Française, donnant ainsi une lisibilité à une scène qui mérite d'être identifiée dans une certaine indépendance.

Tigersushi Records, c'est pour rappel ce label co-fondé par Joakim et à qui l'on doit d'excellentes galettes de Principles of Geometry ou encore Apollo Noir. C'est lorsque ce dernier a voulu sortir un split avec Heart que Joakim a proposé que ces deux morceaux, pas forcément adaptés au format maxi, soient associés à d'autres sur une compilation. Et de fait, il y a du beau monde sur cet album: Etienne Jaumet et Cosmic Neman de Zombie Zombie, Jonathan Fitoussi et Clemens Hourriere, mais également I:Cube ou Egyptology

Ce qui ressort dans un premier temps, c'est une certaine unité de la musique électronique française. Qu'elle soit tiraillée par le kraut, la musique indus ou la techno, ce que postule l'existence de cet album, c'est qu'il y aurait quelque chose de français dans le fait de faire de la musique électronique. Attention, à aucun moment le travail de Tigersushi ne laisserait penser un quelconque lien noué autour de la French Touch. Aussi fondamental ce mouvement ait pu être, il apparaît à l'aune de Musique Ambiante Française comme un courant plutôt exogène hérité des Etats-Unis. Si certains titres de l'album ont quelque chose se rapprochant de l'ambient anglo-saxonne, l'ensemble apparaît dans une certaine unité de sonorités, de textures et de narration qui pourrait être le propre d'une musique électronique française bien antérieure à Ed Banger et bien plus authentique que Justice.

C'est que cette soi-disant « touche française » sortait un peu de nulle part, alors qu'en France il existe une histoire de la musique qui a non seulement déjà investi l'électronique, mais qui l'a fait de manière pionnière. Dès le début du 20e siècle, c'est en France que les artistes vont investir la musique dans leurs expérimentations, à commencer par les recherches plastiques et sonores de Marcel Duchamp avec son « Erratum Musical » de 1913, qui trouble aujourd'hui par son incroyable proximité avec la musique ambient. Le surréalisme, le développement de l'installation et de la performance ainsi que les débuts du cinéma « fantastique » vont faire de la France une terre d'accueil pour la musique expérimentale. C'est à partir de là que se développeront des artistes comme Henri Pousseur ou Luc Ferrari, qui développeront des paysages sonores dont on retrouve la structure dans la présente compilation. Le morceau d'Etienne Jaumet, « Orage dans la Creuse », celui de Glass, « Heart », et le titre de Joakim, « Sine Qua non », empruntent énormément à cette tradition, en pensant la production électronique en terme de discours réflexif ou descriptif sur une perception ou un état d'esprit.Comme un projet d'art contemporain, en somme. Ce lien n'est pas infondé puisqu'Etienne Jaumet avait monté en 2016 avec Sonic Boom un projet de reprises de compositions de La Monte Young, compositeur américain de musique expérimentale. Difficile également de ne pas associer les membres de Zombie Zombie à une certaine tradition héritée de Pierre Henry, électroacousticien et instigateur d'une histoire proprement française de l'électronique.

La France, c'est également le pays des ondes Martenot et des premiers instruments électriques et électroniques. Cela, Musique Ambiante Française le fait parfaitement ressentir, puisque l'album s'ouvre sur un morceau de deux passionnés des synthétiseurs, Jonathan Fitoussi et Clemens Hourriere. « Le Chant des Dunes » possède une caractéristique propre à toute la tradition française, et qui n'est pas sans lien avec le côté arty dont il vient d'être question, c'est-à-dire un investissement proprement matériel de la musique. La France, depuis les années 1930, cultive un terreau d'artistes qui vont penser le son à travers ce matériau nouveau qu'est l'électricité, à l'image des liens forts que les artistes français ont entretenu avec des pionniers étrangers comme Stockhausen ou Ligeti – il suffit de regarder l'importance de l'Ircam dans l'histoire de la musique française. Ce n'est pas pour rien s'il existe en France des types comme Marc Baron qui tiennent à poursuivre un travail musical sur des machines à ondulations ou des lecteurs à bandes magnétiques en 2018.

Au final, c'est une belle tradition française qui s'évoque dans le premier volume de ce qu'on espère être une longue série de compilations. Une tradition historiquement plus proche de la musique contemporaine, des arts plastiques et de l'ingénierie des machines électroniques que de la techno ou du minimalisme américain, et qui tient dans ces caractéristiques une véritable distinction que cet album pourrait aider à identifier plus clairement.