Pissourin

Monsieur Doumani

Glitterbeat Records  |  2021
8 / 10
par Antoine G  |  le 21 septembre 2021

Monsieur Doumani fait partie de ces groupes dont le nom n’indique rien de la provenance géographique. On pourrait penser au Maghreb, ou peut-être ailleurs en Afrique. En réalité, la musique du groupe vient de la partie la plus orientale de la Méditerranée ; une île bordant à la fois le Liban et la Turquie, et pourtant membre de l’Union Européenne : Chypre. C’est de sa capitale, Nicosie (grécophone, bien qu’à moitié sous domination Turque) que viennent les trois musiciens qui nous intéressent.

Formé en 2011, Monsieur Doumani s’est principalement fait connaître des amateurs de musiques tradi-modernes en 2018, avec leur excellent troisième album Angathin (nommé album de l’année par le magazine britannique Songlines). Et ce quatrième disque est clairement celui du virage. Le leader, Antonis Antoniou, a publié son album solo plus tôt dans l’année, le guitariste Angelos Ionas a été remplacé (même s’il fait quelques choeurs dans le disque), et surtout, ils signent un accord avec Glitterbeat Records, l’un des meilleurs pourvoyeurs de musiques sortant du cadre anglo-saxon (Altin Gün, Ammar 808, Gaye Su Akyol, Bantou Mentale, Tamikrest…). Bref, on sent que le groupe veut voir plus grand.

Et l’écoute du disque vient confirmer ce sentiment. Entre Angathin et ce nouveau Pissourin, la production a monté de plus d’un cran. Tout sonne plus dense, les textures se sont largement approfondies sans perdre en énergie, grâce à un travail sur les pédales d’effet et de boucles. Un regret cependant : pour garder un effet live, les seules percussions sont émises des tapes données à la guitare. Dommage, car l’effet reste un peu cheap et contraste fortement avec l’ambition du disque.

Pour le reste, le groupe garde sa combinaison avec guitare, tzouras (variante XS du bouzouki) et la principale trouvaille : un trombone remplaçant la basse. Demetris Yiasemides en joue toujours avec une dextérité étonnante, et c’est le sens du rythme des trois musiciens qui donne toute sa force au groupe. Chaque son semble doté de sa propre envie de danser, et celle-ci est extrêmement communicative. Mais au-delà de son espèce de blues-rebetiko survitaminé, le groupe élargit ici ses influences. On note que l’électrification est bien plus présente, avec une grosse influence psyché, ce qui donne au disque quelques teintes de rock anatolien ou touareg, malgré les sonorités particulières de la langue grecque.

Cette teinte psyché se trouve justifiée par le thème du disque : la nuit (Pissourin signifiant « nuit noire »). Le groupe la présente surtout comme espace de liberté, de folie, mais aussi de sagesse, où surgissent les créatures les plus étranges. Ce choix vient également justifier cette évolution dans la manière de composer, cherchant bien plus le travail de l’ambiance que de la mélodie. On pourra regretter une certaine perte de naïveté dans cette approche, le disque étant peut-être un peu plus étouffant que son prédécesseur. Le travail des boucles s’avère également parfois piégeux (« Koukkoufkiaos » qui traîne un peu en longueur). Mais il faut admettre que la qualité sonore globale en ressort grandie. Et il faut bien reconnaître que le groupe maîtrise parfaitement ses montées en puissance (« Alavrostishiotis », pépite de douceur), et reste très inventif dans ces mélodies.

Malgré tout, les meilleurs moments sont ceux où le groupe lâche prise, comme dans ces fins de morceaux électrisantes, qu'on retrouve notamment sur le morceau titre, ou l’imposant « Poulia ». L’énergie du blues, la puissance de la fuzz, la richesse des harmonies vocales, et ces sonorités typiquement chypriotes ; tout se marie à merveille pour provoquer un irrépressible mouvement dans nos jambes, nos épaules, nos hanches, notre tête. Plus encore, malgré sa thématique nocturne, il s’en dégage un tel optimisme qu’un mot vient en tête à chaque instant pour qualifier le disque. Un mot trop rare, et pourtant vital : solaire.