Nonagon Infinity

King Gizzard & The Lizard Wizard

ATO Records  |  2016
10 / 10
par Pierre  |  le 31 mai 2016

Il semble que le le rock ne fasse plus bander grand monde en 2016. Aujourd'hui plus proche de l’argument marketing que du mouvement subversif, il n’a pourtant jamais été aussi présent dans notre quotidien, de ses hymnes éructés à chaque match de football aux publicités martelées sans trêve à la télévision. Le rock serait devenu l’apparat des nostalgiques, une sorte de babiole sympathique devenue totalement obsolète.

Mais nul n’est plus sourd que celui qui ne veut pas entendre. De ce fait, une bonne partie de la sphère musicale s’obstine à taire les mérites d’un nouvel âge d’or du rock sous prétexte que celui-ci est par essence révolu. Pourtant, soyons clairs : la scène psyché actuelle n’a rien à envier au San Francisco des années 60. 

Derrière cette logorrhée triviale se cache une nette vérité : King Gizzard & The Lizard Wizard vient de publier discrètement un des tout meilleurs albums de rock psychédélique des dernières décennies, et n’a rien d’un simple épigone du Jefferson Airplane ou autres demi-dieux lysergiques. Avec la place vacante depuis les dérives synthétiques mollassonnes de Tame Impala, les sept Australiens sont devenus en quelques années les porte-étendards d'une scène en plein renouveau. Nonagon Infinity d’ailleurs, est à placer non loin du Lonerism de leurs compatriotes, c’est-à-dire au rang des chefs-d’œuvre, tout simplement.

Après quelques chemins de traverse empruntés sans égarement sur les deux précédents albums, le lézard australien revient ici à sa formule phare, celle d’I’m In Your Mind Fuzz, soit un brûlot infernal dégraissé à l’acide, empruntant autant au rock garage qu’au kraut et au thrash. Comment ne pas faire le parallèle entre ces deux albums: KG&LW s’amuse à l’auto-citation tant sur la forme (la pochette) que sur le fond - n’est-ce pas une mesure de "Hot Water" que l’on distingue sur "Robot Stop" ? Or cette fois-ci, le concept est exploité à fond, grignoté jusqu’à l’os. 

Nonagon Infinity ou l’allégorie de l’enfer, de ses tourments et de son impossible évasion. Car bien que neufs titres soient en effet présents sur les notes de pochette, l’album n’est en réalité qu’une seule et même suite musicale infinie, renouvelable sans interruption. D’une violence à faire passer certains métalleux pour des petits rats de l'Opéra, Nonagon Infinity expérimente 45 minutes durant les variations d’un même motif, semant dans ce labyrinthe monolithique le meilleur du rock psychédélique. Et si l’on observe bien quelques éclaircies , celles-ci ne sont que prétextes à de plus violents orages, comme l’espoir d’un esprit damné rapidement rattrapé par la réalité de l’impitoyable brasier.

Louis-Ferdinand Céline écrivait : "Après tout, pourquoi n'y aurait-il pas autant d'art possible dans la laideur que dans la beauté ?"  Tout Nonagon Infinity est là : de l’art dans la crasse, de la beauté dans la violence et du raffinement dans le redoutable. Et si Nonagon Infinity s’apparente volontiers aux neuf cercles de l’Enfer, ne nous y méprenons pas : nulle échappatoire vers le Paradis ici, seulement la promesse d’une ombre infinie.