Mercy
Armand Hammer & The Alchemist
En juillet dernier, le victory lap que The Alchemist était occupé à accomplir depuis 5 ans s’est terminé avec la sortie de l’album Alfredo 2 pour et avec Freddie Gibbs. En effet, il faut se rappeler que c’est avec le premier volume de la série sorti en 2020 qu’Alan Maman redonnait un sérieux coup de fouet à une carrière qui avait connu un gros trou d’air dans les années 2010, quand il avait persévéré dans ses obsessions quitte à être en décalage total avec l’air du temps. Cinq années au cours desquelles son statut aura changé : de producteur vénéré par les puristes, il est passé à celui d'icône, de monument de la culture hip hop qui peut désormais s’asseoir à la même table que DJ Premier ou Pete Rock.
Si on doit se réjouir que son digging acharné et sa science de la boucle soient enfin célébrés par le plus grand nombre, on aura parfois eu l’impression que The Alchemist nous échappait ces derniers temps, qu’il était devenu plus important que sa propre musique, qu’on peinait alors à apprécier à sa juste valeur – oui, sur ses dernières collaborations, il était parfois difficile de faire la différence entre un beat de The Alchemist et un « Alchemist type beat ». Aussi, on se réjouit que l’exercice 2025 se soit terminé sur un projet qui aura permis de remettre les pendules à l’heure, et de retrouver The Alchemist à son meilleur niveau – loin devant la concurrence donc.
Il faut dire qu’on n'avait pas trop de doutes sur le soin qu’il serait obligé d’apporter à des productions pour Armand Hammer, assurément l’un des duos les plus « forward thinking » du rap alternatif américain – pour ceux qui en douteraient encore, la version années 2020 de Cannibal Ox ou Company Flow, c’est eux. La paire formée de E L U C I D et billy woods (étincelant quelques mois plus tôt en solo) avait déjà croisé la route de The Alchemist : c’était en 2021 pour Haram, sa pochette 'not safe for Instagram', ses ambiances poisseuses et ses boucles hypnotiques qui donnaient une saveur toute particulière à leur vision d’un monde post-colonial vampirisé par le capitalisme, d’une ville comme la leur – New York – rongée par la gentrification.
Bref si vous êtes venus ici en pensant prolonger les délices mafioso rap d’Alfredo 2 ou les délires consuméristes de Life Is Beautiful, passez votre chemin. Il y a suffisamment de choses qui ne vont pas autour de Armand Hammer pour enfanter une décalogie. Sauf que nos trois comparses ont fait le bon choix : celui d’un album concis mais percutant, varié dans ses ambiances, riche dans ses textes sans pour autant jouer les prolongations. On doit d’ailleurs se réjouir de l’apport essentiel de The Alchemist, qui travaille une matière extrêmement riche et dense, pour un résultat anxiogène à certains moments (« Nil By Mouth »), libérateur à d’autres (« Peshawar »).
Mercy est une aire de jeu taillée sur mesure pour E L U C I D et billy woods, qui avancent leurs pions avec confiance et détermination, plongés dans des textes plus complexes que les schémas de rimes qui les structurent, là où on les avait sentis dans le dur sur We Buy Diabetic Test Strips en 2023 – comment pouvait-il en être autrement quand vous confiez certaines de vos productions à l’agent provocateur JPEGMAFIA ? Malgré ses nombreuses qualités, Mercy reste une écoute exigeante, le genre de disque qui donne beaucoup à condition qu’on s’y investisse pleinement. Le monde part en couille, mais avec Armand Hammer, le chaos ambiant est un plaisir. Doit-il le rester ?