Me Moan

Daughn Gibson

Sub Pop  |  2013
8 / 10
par David V  |  le 11 août 2013

Un nouveau folk. Peut-il exister encore de la musique folklorique, donc liée à une tradition singulière, en Amérique, le pays-monde inventeur de l'unification terrestre par les voies de la communication, du commerce et de la guerre (ce qui revient au même) ? Maintenant que toutes les influences stylistiques semblent avoir été digérées et que la révolution digitale a entièrement redéfini ce qu'on ne peut même plus appeler un enregistrement, reste-t-il seulement un fragment de tradition musicale américaine qui puisse encore être transmis aux générations futures ?

Ancien batteur pour un groupe de rock obscur (Pearls and Brass) puis bidouilleur de boucles pour son propre compte (l'album All Hell), Daughn Gibson a décidé d'assembler un album de folk actuel, quelque chose qui puisse tenir la route pour des années, pas juste un tour de manège nostalgique. Belle réussite, Me Moan est un bric-à-brac de sons qui repose solidement sur les vibrations basses de la voix du crooner pour donner des chansons comme des paysages qui défilent. Des frappes de drum machine secouent vigoureusement des cornemuses ("Mad Ocean"), quelques guitares sont perdues dans des nimbes d'effets fantomatiques ("The Pisgee Nest"), une savante torture transforme des samples de voix en cris qui s'évanouissent au loin ("You Don't Fade"). Gibson, ancien chauffeur routier, a conçu tout le disque comme un voyage sans autre but réel que celui de tailler la route, pendant tout le temps qu'on voudra. Se taper des milliers de bornes pour de belles mélodies, pour des histoires simples, pour chanter dans une nuit juste éclairée par des phares attachés à une carcasse de métal lancée à toute vitesse.

Voilà peut-être l'unique fond légendaire américain qui survivra à toutes les époques : la route. Ce qui ne devrait être que le lien pratique entre deux lieux est au fond le seul et unique territoire symbolique de l'Amérique, territoire qui a inspiré tant de grandes œuvres musicales, cinématographiques et littéraires et qui continuera de le faire. La route qui peut être le réceptacle des espoirs d'un monde qui pense avoir un avenir (chez Jack Kerouac) ou le théâtre ténébreux de toutes les luttes de survie d'une terre dévastée (chez Cormac McCarthy). Cette route, droite fuyant à l'infini, Daughn Gibson s'y trouve et il a fière allure.