Javelin

Sufjan Stevens

Asthmatic Kitty  – 2023
par Thibaut Q, le 27 octobre 2023
8

Trois ans après The Ascension - tentative semi-ratée de mener sa musique vers des territoires pop et synthétiques –, Sufjan Stevens décoche Javelin (‘Javelot’ en français), son dixième album solo officiel, si on omet les nombreux side projects qui jalonnent son parcours depuis près de 25 ans.

À l'instar du faux EP/vrai album All Delighted People en 2010, Javelin est un disque-somme, qui réussit le tour de force de (ré)concilier les deux pôles musicaux (acoustique vs. électronique) qui ont coloré son œuvre, de Enjoy your Rabbit à Seven Swans, et de The Age of Adz à Carrie & Lowell. En ce sens, la production rappelle fortement l’évolution observée entre la version studio de C&L et la tournée qui a suivi, à travers un parti pris assumé : celui de “gonfler” ses ballades folk, afin de leur donner une ampleur et une qualité presque hymnique.

« Goodbye Evergreen », le morceau d’ouverture, nous cueille par sa grande douceur, avant une bascule très The Age of Adz, où l’on pense l’auteur revenu à sa schizophrénie passée, lorsqu’il avait viré fluokid - remémorant ainsi le geste de Dylan qui en 1965 sabordait sa carrière en troquant sa guitare traditionnelle pour une électrique. Passé cette fausse alerte, les progressions se font plus subtiles, avec des morceaux qui débutent systématiquement par quelques notes de guitare, piano ou guitalin, avant de se déployer progressivement, à travers des arrangements (flûtes, séquenceurs, boîtes à rythme…) luxuriants, et des chœurs féminins omniprésents - en cela ce disque est sans doute son plus cohenien - qui viennent magnifier le tout.

Les sonorités rappellent les grandes heures de son répertoire, que ce soit l’ornementation d’une Christmas song (« A Running Start »), une valse aux accents New Age (« My Little Red Fox » qui sur son refrain convoque le spectre de…Enya), avec cette quintessence mélodique et mélancolique (« So You Are Tired », « Will Anybody Ever Love Me? ») que l’on serait en peine de percevoir chez la plupart de ses contemporains. Un disque sombre mais résolument tourné vers la lumière, d’un homme qui ne veut plus se battre (“I don”t wanna fight at all” répète-t-il en boucle dans «  Shit Talk », nouveau sommet d’une carrière qui n’en manque pas).

En septembre on apprenait que Sufjan était en rémission du syndrome de Guillain-Barré, une maladie neurologique rare, se réveillant un matin incapable de marcher. Postant ici et là des photos de sa rémission, telle sa déco de chambre d'hôpital, qui mêle licorne, fleurs et urinal, il surprend tout le monde le jour de la sortie, en publiant un dernier message déchirant : le disque est dédié à son compagnon, disparu en avril dernier.

En dépit de cela, Sufjan évite le piège de l’autoapitoiement, et comme il le dit sur son blog : “I know I’ve often been the poster child of pain, loss, and loneliness. And I can be a misanthrope at times. But the past month has renewed my hope in humanity”. L’album se conclut sur un coda, rare reprise dans son catalogue, de “There’s a World” de Neil Young, qu’il fait sienne en atténuant son caractère solennel, pour en extraire un message d’espoir (“See what it brings, could be good things, In the air for me and you”).

Si Sufjan Stevens a maintes fois évoqué son passé, jamais à ce point nous ne l’avons entendu se livrer si ouvertement sur son rapport actuel au monde. Le regard d’un homme de presque 50 ans, pas épargné par les épreuves de la vie, mais décidé à les prendre à bras-le-corps avec les éléments qui constituent le fil rouge du Sufjanverse, à savoir l’amour et la foi, les deux étant bien sûr intrinsèquement liés, comme dans ce meme bien connus des fans: “Is he singing about God or being gay”? En cela le dernier-né de la constellation sufjanesque n’est sans doute pas son plus surprenant : un « disque de la maturité », certes, un nouveau jalon certainement.