Intra-I

Theon Cross

New Soil  |  2021
8 / 10
par Antoine G  |  le 7 décembre 2021

On entend rarement le tuba. Même dans les orchestres classiques, il se fait vite voler la vedette par le cor ou le trombone. Et dans les musiques populaires, on lui préfère vite ses dérivés comme le soubassophone, très présent dans les fanfares. Triste destin pour cet instrument, qui a notamment été perfectionné par Adolphe Sax, inventeur du bien plus répandu saxophone. Ce dernier est même devenu l’emblème du jazz, le genre qui nous intéresse aujourd’hui. Car il est un musicien qui entend bien montrer que le tuba est loin d’être un instrument de seconde zone : le Londonien Theon Cross, qui publie ici son second album solo.

Ce jeune musicien est au cœur du renouveau actuel du jazz anglais. Formé au sein du programme Tomorrow’s Warriors, il collabore régulièrement avec d’autres anciens élèves prestigieux : Shabaka Hutchings – en tant que membre des Sons Of Kemet –, Nubya Garcia, Moses Boyd ou Ezra Collective, auxquels on peut ajouter Makaya McCraven. Autant de preuves de son appétit pour un jazz exigeant, avant-gardiste mais aussi groovy.

Après un premier disque déjà très réussi, il vient à nouveau démontrer l’étonnante versatilité de son instrument. Il assure bien sûr les lignes de basse, impulsant toute la dynamique des morceaux. Mais le cuivre peut aussi tenir un rôle mélodique, comme dans « 40tude », se faire imposant ou vivace, gronder, vibrer. Son ampleur sonore permet également de bâtir des chapes sonores, dans le grave comme l’aigu. Maître de son projet, Cross empile les overdubs de son instrument fétiche, le mettant sans cesse en valeur.

En plus d’amener un son rare, le tuba sert également de guide à une exploration sonore époustouflante. Car, comme ses amis, Cross pousse le jazz vers de nouveaux horizons. Hors des cadres, il puise dans les musiques électroniques (l’excellent « We Go Again »), ou le hip-hop, avec de purs bangers grime (« Roots ») ou rap (« Pay To Win »). Il explore également ses racines afro-caribéennes, en distillant des influences dub ou reggae (« Forward Progression II ») dans tout son disque. On distingue même des rythmiques plus directement venue d'Afrique avec « Trust The Journey ». Dans chacune de ces percées futuristes, l'instrument trouve naturellement sa place, tant Cross lui bâtit un somptueux écrin. Si la diversité de l’album peut lui conférer un aspect décousu, c’est bien le tuba qui sert de fil conducteur.

Et pour clôturer l'album, Cross invite Oren Marshall en duo sur « Universal Alignment »  – qui de plus logique que ce Suisse, pionnier dans l'électrification du tuba, pouvait-il convier pour une impro ? Toute une génération anglaise a confirmé que le jazz est une musique d’avenir. Theon Cross nous affirme que le tuba peut y tenir un rôle central.