II

Mock Media

Meat Machine – 2024
par Pierre, le 25 janvier 2024
9

Depuis que la planète semble avoir resserré son ellipse autour des sphères post-punk, rares sont ceux qui auront su tirer durablement leur épingle du jeu et marquer de leur singularité le renouveau d’un écosystème pourtant florissant. En filigrane du romantisme de Fontaines D.C., des compositions intello-mathématiques de black midi, du cafard très arty de Black country New Road, ou encore des épanchements cathartiques de The Murder Capital, pas un mois ne s’écoule sans qu’émerge toute une cohorte de seconds couteaux, profitant des jalons disposés par les figures de proue - et des projecteurs judicieusement braqués en bonne direction. De là toute une tripotée d’albums prétendument messianiques, dont le sillage s’efface pourtant bien rapidement dans les profondeurs insondables de nos playlists. 

Comment ne pas alors, à la lecture d’un communiqué de presse vantant l’immaculée conception d’un supergroupe au pedigree pourtant vendeur (on parle ici de membres de Crack Cloud et NOV3L) retourner bien rapidement à sa navigation privée en triste sire oublieux et désabusé ? Et pourquoi ne pas, face au risque d’un énième coup d’épée dans l’eau, jouer les Schopenhauer en slibard et gager que le temps fera son office en séparant le bon grain de l’ivraie ? Lestés de ces circonspections et nos vêtements à nouveau enfilés, notre condescendance s’est pourtant rapidement évanouie à l’écoute des dix titres composant ce premier album de Mock Media

Soyons clair : celui-ci est un formidable coup d’éclat. De ceux dont on sait cependant d’avance qu’ils resteront sans doute bien trop anonymes, le cul malheureusement boudiné entre l’ancien « futur The Fall » et le prochain. Pourtant, Mock Media est d’un autre calibre. Sans jamais se satisfaire du conformisme ambiant, le groupe insuffle dans son jeu une vitalité captivante et plurielle, tissant le fil conducteur d’un album qui aurait pu se noyer dans sa propre diversité. Du brûlot grinçant de "ILL", jusqu’au magnifique "The Weight Is On", dont la grâce clôt en beauté ce premier album, les Canadiens déploient une joie et une complicité inaltérables, multipliant les atmosphères et les explorations esthétiques, qu’on s’affranchira d’ailleurs de vous décrire afin d’en conserver intact le plaisir de la découverte.

Il serait quand même maladroit de ne pas au moins évoquer "Madness", sommet d’un disque tutoyant déjà de très hautes altitudes. Celui-ci témoigne à lui seul de tout l’enthousiasme, l’acidité, la hargne, la complicité, mais également l’harmonie dont fait preuve Mock Media. Propulsant le titre par un riff acéré, une section rythmique convulsive et la voix âpre de son chanteur, le groupe entretient savamment la tension qui l’anime avant de relâcher brusquement la pression et d’envoyer l’un des moments les plus chouettes de ces derniers mois. Car c’est finalement ce que fait de mieux Mock Media : transmettre son plaisir et sa ferveur aussi bien que ses atermoiements ou ses désillusions. Le tout, sans affectation aucune, et surtout sans jamais trop prendre la chose au sérieux. Mock Media : ou quand le génie précède l’orgueil.