Geister

Paysage d'Hiver

Kunsthall Produktionen  |  2021
6 / 10
par Erwann  |  le 6 mai 2021

Il y a des entertainers. Et puis il y a des artistes. Non pas qu'un jugement de valeur doive s'abattre sur la première catégorie, mais la volonté de pousser une esthétique à son paroxysme est ce qui permet de différencier ceux qui sont là pour l'enjaille, la moula, ou une place sur le canapé rouge de Michel Drucker, et ceux qui sont prêts à mourir sur scène tel JB Poquelin.

Tobias Möckl aka Wintherr est à classer, au premier abord, dans la seconde catégorie. Le Suisse, également tête pensante de Darkspace, donne dans le black metal atmosphérique et sans concession depuis 1997. Si le projet susnommé tire son atmosphère par des évocations spatiales se rapprochant plus des enfers de H.R. Giger que du space opera, c'est surtout son projet principal Paysage d'Hiver – le nom de cette petite entreprise caractérisant parfaitement la musique – qui a permis à l'ermite d'établir sa réputation de pur artiste underground. Déjà, le mec considère que son premier album est Im Wald, sorti l'année dernière. Tout ce qu'il a pu créer avant, ça n'était pour lui "que" des démos et, si la production extrêmement lo-fi peut faire comprendre l'appellation, elles étaient suffisamment construites que pour mériter le titre d'albums. Chaque sortie constitue en effet un chapitre d'une gigantesque histoire narrant les péripéties glaciales d'un individu nommé "Der Wanderer", voyageant à travers forêts millénaires, vents sibériens et nuits totales, avec à chaque fois suffisamment d'unicité au sein de chaque album pour que la discographie ne soit pas qu'une suite de riffs congelés.

Dans ce quatorzième volet, le protagoniste fait un rêve lucide où il rencontre des êtres fantomatiques venus d'une autre dimension, et le seul moyen de communiquer avec ces créatures célestes est de participer au rite hivernal du Tschäggättä – qui est le nom du masque dépeint sur la pochette, vestige d'anciens mythes suisses. Avec cette approche s'appuyant pour une fois sur des traditions bien réelles, on pourrait croire que Geister donnerait dans une approche folk metal, mais il n'en est rien : il s'agit d'un album sans détour ni fioritures, mené par des riffs, des riffs, et encore des riffs. L'album commence en effet par "Schattä", une entame tumultueuse où les riffs sont réminiscents de la seconde vague du black metal, menée entre autres par Darkthrone ou Mayhem au début des 90s. Cette approche continue tout au long de l'album avec ici et là quelques variations, comme les d-beats présents sur "Wüetig", ou encore le violon assénant sa litanie mortuaire sur "Gruusig", et est supportée par une des productions les plus clean jamais concoctées par Wintherr, où chaque élément se fait parfaitement entendre.

Et pourtant.

Pourtant, dans une discographie aussi dense que celle de Paysage d'Hiver, Geister n'a pas sa place au panthéon. Si sa caractéristique principale est qu'il poutre fort, c'est également là que réside sa lacune fondamentale : le manque de diversité. Là où ses précédents projets usaient de synthétiseurs, de plus amples samples de vents, ou encore d'interludes salvateurs pour réguler le rythme de l'album, on se rend compte assez vite que cette nouvelle galette ne propose pas la même portée que ses prédécesseurs. Non pas que l'album soit vierge de nappes de synthés ou de tourbillons venteux, mais ces éléments sont réduits ici à un caractère accessoire assez rare dans la discographie du one-man band. D'habitude, ces effets sont ajoutés à la furie black metal pour proposer un vaste spectre sonore jouant à la fois sur la violence et la finesse. Il n'y a ici que la conclusion, une plage ambiante de dix minutes, qui parvient à installer sur la durée l'atmosphère qu'on recherche chez Paysage d'Hiver, et l'on pourrait justement regretter que ce morceau, si prenant soit-il, ne soit pas agrémenté de guitares et batterie pour parfaire l'esthétique jusqu'au-boutiste.

Axer un album quasiment entièrement sur des riffs et si peu sur l'atmosphère, cela peut fonctionner si a) ce sont les meilleurs riffs du monde (spoiler : ce n'est pas le cas) ou b) comme Darkthrone, on décide de réduire la durée pour compacter toute sa puissance sur une trentaine de minutes. Sur une heure dix, c'est une autre paire de manches, les riffs ayant la fâcheuse tendance à se confondre. Comparé aux deux plus récentes sorties, Im Wald (2020) et Das Tor (2013), Geister se retrouve dans la position assez paradoxale de l'album qui met davantage les guitares en avant, mais qui pâlit de la comparaison avec la qualité de ses grands frères.

Mais tout ça, ce n'est quasiment que du pinaillage de fan un peu trop attaché au travail d'un artiste. Car tous ces titres décochent plus d'uppercuts que la moitié de la scène black metal actuelle, et sa façon d'évoquer de vastes étendues glacées reste sans pareils dans une scène justement connue pour son amour de l'hiver. D'une certaine façon, ce n'est pas rendre justice à Geister que de l'analyser à travers le prisme de la politique des auteurs quand on connaît la qualité constante de la discographie dont il fait partie. C'est le jeu, ma pauvre Lucette : un artiste sortant un premier projet du calibre de celui-ci se verrait hypé comme jamain. Wintherr, lui, va devoir se contenter de quelques applaudissements polis, loin de l'effervescence provoquée habituellement par ses albums. C'est dur. Mais on est plus exigeants avec ceux qu'on aime. 

Le goût des autres :