Fantôme avec chauffeur

Benjamin Epps

 |  2021
8 / 10
par Jeff  |  le 3 mai 2021

Aux États-Unis, cela fait plusieurs années qu’une lame de fond partie des quartiers les plus décatis de Buffalo (dans l'État de New York... mais à 600 bornes de la Big Apple) prend le rap en otage. Et cette lame de fond porte un nom : Griselda, comme Griselda Blanco, figure légendaire du trafic de drogue colombien.

En prenant comme base toute la mythologie la plus sombre du street rap new yorkais mais en y ajoutant une sérieuse dose de drip, Westside Gunn, Conway The Machine et Benny The Butcher inondent le marché comme la madrina de Medellín inondait les clubs de Miami de sa poudre. Et ça cartonne, parce que cette clique a réussi à parer son boom bap d’atours modernes, et à le faire incarner par des personnalités larger than life, inspirant crainte et respect à chaque fois qu’elles ouvrent la bouche pour asseoir leur domination à grands coups d’egotrips.

Le rap francophone s’étant toujours défini par rapport aux tendances US, il fallait s’attendre à ce qu’un petit malin se décide à importer chez nous toute cette esthétique. Et cette personne sera Benjamin Epps, magnifique anomalie dans un rap français dont la créativité a parfois tendance à être anesthésiée par les zéros qui s’accumulent sur les comptes en banque. Entendons-nous bien : d’originalité, il n’en sera pas question sur Fantôme avec chauffeur, puisque Benjamin Epps cuisine à la sauce française une recette plus américaine qu'un Big Mac. Sauf qu’à l’inverse de certains rappeurs qui ont parfois un peu honte de leurs influences, Benjamin Epps a choisi de jouer à fond la carte Griselda, allant jusqu’à prendre un timbre de voix très proche de celui de Westside Gunn. Autrement dit, il reproduit le business plan d’un Hamza, dont l’ombre de Young Thug vampirisait les premières œuvres. Mais une fois que l’on a intégré cette esthétique qui brouille la frontière entre hommage et plagiat, ce n’est que du plaisir.

La question reste maintenant de savoir si Benjamin Epps sera promis à un aussi bel avenir que le lutin de Laeken. En tout cas, le MC qui pense comme Biggie et a l’ambition de Jay-Z met toutes ses chances de son côté sur ce second projet, qui suit de quelques mois l’EP Le Futur. Outre un artwork réalisé par l’incontournable Mister Fifou, Benjamin Epps a confié la mise en musique de ce mini-album au YouTubeur masqué Le Chroniqueur Sale, qui produit pour Limsa D’Aulnay ou Alkpote entre deux vidéos. Mais ici, il sera moins question pour lui d’affirmer son caractère que de rentrer dans le costume de Daringer, l’architecte du son Griselda, où les références à l’âge d’or d’un certain rap new-yorkais se font étouffer par des basses lourdes et des samples qui vous glacent l’échine. D’ailleurs judicieusement placé en ouverture de disque, le graveleux « Notorious » affiche les ambitions du disque : sur une boucle de piano capiteuse, Benjamin Epps débite les punchlines, namedroppe à vue et raconte à qui veut bien l’entendre qu’il est tellement plus haut que la concurrence. Le titre s’ouvre d'ailleurs sur un « Booba a sorti l'dernier album, ça y est maint'nant, j'peux prendre le trône » qui en dit long sur l'égo de son géniteur, qui boucle en quelque sort la boucle en citant le Duc, qui affirmait déjà en 1996, sur un sample de Mobb Deep, que « À Paris c'est comme aux States mais enlève au moins 10 ans ». Si l’on fait exception de la bouffée d'oxygène « Dieu bénisse les enfants », dont les incantations se situent à mi-chemin entre le Kanye West de The Life of Pablo et les lamentations d'un Ghostface Killah, le reste de Fantôme Avec Chauffeur est poisseux à souhait, et dessine les contours d’un univers extrêmement prévisible pour les fans de l’esthétique Griselda, mais tellement frais et original pour qui écoute du Freeze Corleone et du SCH à longueur de journée. 

Si le rap peut aujourd’hui profiter d’une position aussi dominante, c’est grâce au talent de toute une scène. Mais du talent, il y en a toujours eu dans le rap. On peut aussi penser que sa toute-puissance a été accélérée par le déclin du rock, aujourd’hui relégué au rang d’art dépassé à trop avoir voulu récurer ses vieilles casseroles. Mais que l’on ne s’y méprenne pas, ce coup de mou pend au nez du rap, qui ne restera pas éternellement tout en haut de la pyramide alimentaire. Comme le rock avant lui, il finira lui aussi par scier la branche sur laquelle il est assis à force de ne plus trouver de territoires inexplorés. Il suffit de voir la fréquence à laquelle le bon vieux boom bap des origines refait  surface pour comprendre qu’on tient là un signe avant-coureur d’un déclin inexorable. Devant l’impossibilité d’innover, on ressort ses classiques, que l’on pare de nouveaux apparats. La formule est dangereuse, et c’est une carte que l’on ne peut pas éternellement sortir de sa manche. Mais tant qu’il y aura des gens comme Benjamin Epps pour recycler le patrimoine, le rap ne devra pas avoir peur de la concurrence.

Le goût des autres :