Devotion

Sorcerer

Delivrance Records – 2024
par Côme, le 3 juin 2024
9

Vous allez probablement nous traiter de complotistes mais on est persuadé qu'il y a un truc bizarre qui traîne dans l'eau de la Seine. On en aura bien sûr le cœur net une fois la baignade d'Anne Hidalgo passée, mais comment expliquer autrement le fait qu'une ville connue pour sa scène indé / electro un peu posée se mette tout à coup à regorger de groupes (et de fans) de punk hardcore ?

Depuis la réouverture des salles post-Covid, chaque année voit en effet émerger de nouvelles formations aux côtés des "vétérans" de Worst Doubt : Cold Decay, Take it in blood, Headbussa, Cavalerie, Calcine, Reclaimed, et donc Sorcerer. Certes, la scène n'est pas nouvelle, mais les dates et formations parisiennes ont explosé en popularité. Et chaque groupe d'y aller de son disque pour enfoncer le clou et marquer la scène de son empreinte, avec pour Sorcerer un premier album après 3 EPs et split.

À l'inverse de certains LP de hardcore, qui sont simplement des EP avec deux fois plus de titres (et donc de mosh parts), Devotion est véritablement pensé comme un album, et pousse encore plus loin l'ambiance des précédentes sorties du groupe. Pardonnez-nous d'avance d'employer le plus grand poncif de la critique musicale mais oui, il y a un vrai côté cinématographique à la musique de Sorcerer. Et pas seulement car Sorcerer tire son nom du film de William Friedkin ou que le chevalier de la pochette (Alane Delhaye de P'tit Quinquin) semble se situer quelque part entre le Septième Sceau de Bergman, les soldats hébétés d'Aguirre la Colère de Dieu et les larmes de la Jeanne d'Arc de Dreyer. Tout le disque fourmille en effet de petits détails pour installer l'ambiance, de l'intro de plus d'une minute sur le premier morceau aux quelques notes de synthé avant "Fortress" ou aux passages complètement instrumentaux ("A Kindness", l'outro de "Someone Else's Skin"), donnant une dimension narrative assez rare pour un projet qui dépasse à peine la demi-heure, et permettant également de prendre une bonne respiration avant de retourner se bagarrer comme Benoît Saint Denis.

Si Sorcerer emprunte certes quelques influences aux groupes estampillés "post-", le quintet parisien reste à 100% un groupe de hardcore métallique à souhait, et chaque morceau est à même de transformer une salle de concert lambda en arène de béhourd. Ultra-efficace, la production signée Amaury Sauvé (notamment connu pour son travail pour Birds In Row et It It Anita) donne un aspect massif aux compositions, notamment l'enchaînement "In The Arms of Mortality" / "Fortress", deux morceaux qui démarrent relativement lentement pour mieux distribuer les coups, et sur lesquels Jay Valentine de Guilt Trip et Hadrien Besson de Glassbone viennent relayer Dominique Lucas pour continuer à hurler leurs pensées autodestructrices et traiter de santé mentale vacillante. Plus encore que sur les précédentes sorties ("Concealed Blades" sur Pleasures ou le morceau éponyme sur Joy), Devotion vient mettre en musique nos pensées les plus sombres, et le fait de lutter pour ne pas se laisser engloutir - avec également un détour pour aborder la souffrance animale sur "The Eternal Grief", autre sujet cher au groupe depuis ses débuts. Hyper intense d'un bout à l'autre, ce n'est qu'une fois le fade out du riff de "Someone Else's Skin" enfin fini que la conclusion s'impose : oui Sorcerer, tout comme Paris "City of (B)light", ont de beaux jours devant eux.

Le goût des autres :