Chaos Kiss

Makala

Colors Records – 2022
par Yoofat, le 27 avril 2022
9

Faire ce que l'on veut n'est pas si simple. Il y a la pression familiale, celle de ses ami·es, des fans... C'est finalement assez facile de tomber dans une forme de discours préconçu, parfaitement rôdé pour décevoir le moins de monde. Et puis, il y a le rap et ses codes, aussi. Pas si facile que cela de s'affranchir des nouvelles tendances internationales, du beat concocté par le hitmaker du moment où le featuring avec la star de la cour de récré. Pas si facile donc de ne ressembler à personne d'autre qu'à soi-même. Qui d'autre que Makala, dans le rap francophone peut se targuer d'être véritablement libre ?

Déjà en 2013, le rappeur helvète mettait un point d'honneur à ce que sa musique puisse libérer. Se libérer lui, des interdits moraux du rap, visuels et sonores, tout en gardant le côté brutal et élégant de cette musique. La Clef, son premier projet très précoce a aussi libéré une partie du rap suisse, qui a commencé à croire qu'il était possible qu'un des leurs pouvait être "aussi chaud que les Français". Quelques années plus tard naît la Superwak Clique, un nom de collectif pensé par le Mak lui-même et son acolyte Varnish La Piscine, et qui symbolise parfaitement l'écart abyssal qui peut exister entre Slimka, Daejmiy, Mairo et consorts et une grande partie d'autres rappeurs s'inventant une testostérone élevée grâce à un blase mortel apposé à un arrondissement qui fait peur. Personne n'est wack dans Superwak, au contraire. Tous ont une approche assez audacieuse de leur art pour proposer quelque chose de spécial et d'inédit. Mais dans la Superwak Clique, personne n'est aussi libre que le binôme Makala/Varnish La Piscine.  

"Les bras ouverts au milieu de la tornade" ; Chaos Kiss porte bien son joli nom. Malgré la terreur, le stress, le manque d'argent, de reconnaissance... Malgré tous ces sentiments désagréables, jamais le duo Makala/Varnish ne s'arrête de danser; et une sensation d'exotisme habite l'album de manière évidente ou subversive, avec l'agréable sensation que Pharell compose ses délires lubriques avec la douceur de Gilberto Gil. Le temps, les modes ou les tendances n'ont aucun effet sur ces deux hommes, persuadés, à raison, que la voie qu'ils empruntent est la bonne. 

Musicalement, Makala n'a jamais caché l'énorme estime qu'il a pour lui-même. N'hésitant pas à se comparer à Kanye West, Bruce Lee ou à Mohamed Ali, le Genevois justifie ses énormes ambitions par un rap qui ressemble tantôt à Booba, tantôt à Ludacris dans la manière d'utiliser sa voix grave pour ambiancer autant que pour affirmer. Ses flows ne ressemblent qu'à lui, cassent toutes les structures connues pour bâtir un univers régi par sa propre logique, où le chant contribue tant aux egotrips ("Roger That", assurément l'un des featurings de l'année avec Ill en invité) qu'à l'introspection ("Prison Break"). Si le chaos structurel de la musique est bien réel, l'harmonie du propos l'est tout autant. 

Dans son autobiographie sortie en mars, le rappeur Driver raconte l'horreur qu'il ressentait, au lycée, quand les jolies filles de sa classe dansaient sur les tubes nazes qui passaient à la radio. Dans Chaos Kiss, Makala, 29 ans, a la même peine pour toutes ces filles qui ne le connaissent pas et qui se sentent obligées de danser sur des musiques évidemment moins bien que les siennes. La finalité est similaire : aucun n'a changé de cap pour satisfaire ces dames. Car même si la tentation est grande, trahir son rap est le plus grand crime que l'on puisse commettre quand on est véritablement passionné. Rester soi-même, c'est aussi ça embrasser le chaos.  

Le goût des autres :