A Hidden Place

Sohrab

Touch  |  2011
9 / 10
par Simon  |  le 17 janvier 2011

L'exil est sans doute l'une des pires souffrances du genre humain. La sensation de n'être jamais chez soi, de n'être jamais reconnu comme un des membres assimilés d'une tribu, d'une fratrie. Il ne fait nul doute que Sohrab ne connaîtra jamais la paix intérieure. Il tire son nom d'un vieux poème iranien, et il signifie « eau rouge », plus communément accepté comme l'expression de « sang ». Sohrab – comme tant d'autres malheureusement – est un apatride moderne, un homme rejeté par une patrie qui punit farouchement l'art créatif. Privé de toute communication avec l'extérieur, Sohrab est condamné à vivre une vie de clandestin musical, armé d'un matériel précaire (le logiciel Reason 3, un sampler et de basiques contrôleurs midi). Mais il n'est nul fardeau plus lourd qui saurait amener l'homme a se révolter. Sohrab a donc fui, son album sous le bras, en quête d'un avenir meilleur. Exilé aujourd'hui à Berlin, celui-ci a son avenir dans les mains des autorités allemandes, qui décideront que faire de sa demande d'asile politique. Ayant tout perdu sinon son album et son matériel, Sohrab s'est fait recruter par la plus grande écurie en matière de textures sonores, l'intouchable Touch Music. L'histoire est parfois bien faite.

A Hidden Place résonne comme un produit de l'isolement autant qu'une réaction à celui-ci. Les six titres de ce LP travaillent une ambient crue, vive et follement paradoxale. Les ambiances optimistes dégringolent au fil de l'album, s'essoufflent contre l'avancée d'un nuage noir. A Hidden Place est l'histoire d'une lutte permanente, à l'issue toujours incertaine : chaque moment de bonheur sous-entend l'anxiété au bout du tournant. La fausse tranquillité des plages ambient – qu'on pourrait attribuer tant à Biosphere ou The Field qu'à BJ Nilsen – sont bardées d'incongruités sonores, de ruptures sonnant comme des bugs téléphoniques dus au manque de réseau. Le message, d'une importance cruciale, se voit ponctuellement entaché de hiatus, comme si rien ne pouvait être facile pour un homme sans racine. On trouvera dispersé là quelques rares enregistrements de paysages, quelques poignantes incantations vocales, le tout évoquant une appartenance qui n'est plus.

Ne sachant choisir son chemin, Sohrab est perdu entre mille interrogations, trouvant son exutoire dans une ambient au grain absolument divin, terriblement simple dans sa conception mais complexe dans le questionnement qu'elle suscite. Sohrab n'est d'aucun continent, comme une plume qui vole au gré du vent et qui se pose tant bien que mal, avant de repartir vers un autre chez lui. Cette délocalisation permanente, révolution à l'échelle humaine, a épousé les formes de la quasi-perfection musicale. Plus qu'un vinyl, A Hidden Place raconte avec une justesse édifiante les pérégrinations d'un homme violemment arraché à ses racines, toujours plus en sa demeure chez les autres qu'il ne le sera jamais chez lui. Un chef d'œuvre troublant, pour un jeune homme âgé de seulement vingt-six ans.

Le goût des autres :

note : 88/10Thibaut