Scottie McNiece (International Anthem)

cuisiné par Émile le 18 juin 2020 | publié le 20 juillet 2020

Joie. Bonheur. Excitation. On a pu poser quelques questions à Scottie McNiece, co-fondateur et directeur artistique de International Anthem. Le label de Chicago, crée en 2014, est aujourd'hui le fer de lance d'un jazz qui cherche à se renouveler tout en conservant l'ADN d'une ville qui a vu naître ses expérimentateurs les plus emblématiques. Parmi les artistes qui font partie de cet incroyable projet, on retrouve notamment quelques têtes souvent encensées sur nos pages, comme Irreversible Entanglements, Makaya McCraven, Angel Bat Dawid ou encore Jaimie Branch. Bref, si le jazz britannique est sur toutes les lèvres, ce qui se passe dans l'Illinois est au moins aussi passionnant.

GMD : Vous pouvez nous parler un peu de vous, qui avez créé International Anthem ? Quelle est votre histoire ? Votre rapport avec le jazz ? Comment en êtes-vous arrivés à la création de votre propre label ?

Scottie McNiece : David Allen et moi nous sommes rencontrés alors qu’on avait à peine la vingtaine, on faisait tous les deux partie de groupes de punk DIY dans le Midwest américain. David jouait de la basse, il avait installé un studio d’enregistrement et monté une salle de concert dans le sous-sol de sa maison à Carbondale, dans l’Illinois. Moi, j’étais (et je suis toujours) batteur, et j’organisais pas mal de concerts DIY à Bloomington, dans l’Indiana. On était donc d’abord tous les deux musiciens, mais également très actifs dans l’organisation de concerts et d’événements pour la communauté, et c'est cet amour partagé pour l'organisation qui nous a réunis.

GMD : Qu’est-ce que « International Anthem » signifie pour vous ? Avec ce nom, est-ce que vous visiez quelque chose de mondial ?

Scottie McNiece : Un jour, j’ai donné le titre « The International Anthem » à un morceau que j’avais écrit avec mon amie Becky Levi. J’ai toujours aimé la sonorité de cette expression et de ces mots. Pour moi, ça sonnait comme un titre très important... mis ensemble, ces mots appellent à une diversité, unie par la musique, ce qui est une idée très simple et très belle. Après ça, j’ai su que j’avais envie de garder ce titre pour quelque chose d’important. Quand David et moi avons eu l’idée de créer un label, je lui ai immédiatement demandé ce qu’il pensait du nom « International Anthem », et comme il trouvait aussi que c’était énorme, on s’est lancés.

Je pense que ce nom a été une espèce de prophétie auto-réalisatrice – au fur et à mesure du développement du label, on est passé d’une activité quasi exclusivement locale, à Chicago, à un travail de connexion d’une communauté d’artistes et de musicien-nes formant une certaine unité dans le monde entier.

GMD : Est-ce que ça a été difficile, financièrement ou autres, de créer son label ? Est-ce que ça l’est toujours ?

Scottie McNiece : Répondre à cette question serait trop long et ennuyeux, alors je vais juste répondre : oui. Et oui.

GMD : Quels ont été vos premiers succès ? Quand avez-vous compris que vous alliez dans la bonne direction ? Et pourquoi cela marche-t-il aussi bien selon vous ?

Scottie McNiece : J’ai toujours vu le succès comme la liberté de se réveiller le matin, de faire un boulot que tu aimes, un boulot qui te passionne vraiment et qui t’apporte un sentiment d’accomplissement, bien au-delà de la notion capitaliste de carrière ou de succès. Donc à la question de savoir pourquoi cela marche si bien, je répondrais que c’est parce qu’on se sent libre de faire un travail qu’on aime et qui nous fait du bien.

En ce qui concerne des moments particuliers, c’est assez dur à dire. Chaque sortie qu’on a eu la chance de partager avec le monde a ses propres moments et formes de succès… Peut-être nos plus grandes « réussites » sont les relations qu’on a pu construire avec nos artistes, et la communauté qu’on a créée avec eux, autour de la musique et de ces messages.

Après, si par « succès » vous entendez « succès commercial », j’ai envie de dire qu’aucune de nos sorties n’a eu le succès qu’elle méritait !

GMD : Le jazz est une partie importante de l’ADN de Chicago. Sun Ra, Steve Coleman mais aussi Andrew Hill, Anthony Williams ou Johnny Griffin, pour ne citer qu’eux, ont des liens forts avec la ville. En 1965, ce n’est pas une coïncidence si l'Association for the Advancement of Creative Musicians a été créée à Chicago. L’AACM cherche à promouvoir un jazz plus libre, ou du moins plus expérimental. Anthony Braxton, Art Ensemble of Chicago, Jack Dejohnette ou Philipp Cohran font tous partie de ce mouvement. Aujourd’hui, Jeff Parker, Junius Paul, Matana Roberts ou Ben Lamar Gay en font également partie. Vous avez l’impression de reprendre le flambeau de l’AACM ?

Scottie McNiece : Absolument pas. L’AACM est une communauté et une organisation créée par des personnes noires, et à ce jour c’est encore un collectif exclusivement noir. Nous, en tant que label dirigé par des personnes blanches, ne reprenons absolument pas le flambeau de l’AACM, pas plus qu’on s’y implique d’une quelconque manière. Notre seul lien avec l’AACM, c’est que certains des artistes de notre label en font aussi partie. Mais de fait, cela fait plus d’un siècle que Chicago est un centre d’innovation musicale, et tout particulièrement dans le milieu du jazz.

GMD : Comment choisissez-vous vos artistes ? 

Scottie McNiece : On est moins intéressés par le fait de savoir si la musique de l’artiste rentre dans nos critères, que par le fait de savoir si la personnalité de l’artiste nous plaît. Nos deux seuls critères lorsqu’on choisit de publier un disque sont d'abord le fait que l’artiste et son album s’adaptent bien à notre communauté déjà existante, et qu'ensuite sa musique soit authentique. Cela ne nous empêche pas de chercher à garantir une certaine cohérence dans notre catalogue.

GMD : Vous dites que vous voulez « changer le visage de l’industrie musicale » et soutenir « une musique défiant les frontières ». Qu’est-ce que vous entendez par là ?

Scottie McNiece : Beaucoup de systèmes de l’industrie musicale, voire la plupart, sont et ont toujours été des systèmes d’exploitations non-nécessaires et/ou qui ont beaucoup trop peu soutenu les artistes et leur art. Nous voulons changer cela par la façon dont nous nous inscrivons dans l’industrie. Par l’idée de musique « défiant les frontières », on veut juste dire qu'on essaie de soutenir une musique qui soit un défi pour les préjugés musicaux que peuvent avoir les gens, notamment la question du genre musical, et ainsi élargir leur compréhension du monde.

GMD : Comment parvenez-vous à publier autant de bons disques en si peu de temps ?

Scottie McNiece : Ça ne nous semble pas spécialement rapide, je crois… On essaie de travailler à un rythme raisonnable, en faisant ce qu’on peut, quand on le peut, d’une manière réfléchie.

GMD : Est-ce que cela a été simple, de gérer votre croissance ? Quels sont les avantages et inconvénients d’un succès aussi rapide ?

Scottie McNiece : La croissance et l’évolution du label ont été assez difficiles à gérer, ce qui est plutôt rassurant pour moi, parce que si c’était simple, ce ne serait pas si intéressant, et ce ne serait probablement pas le signe d’un succès sur la durée.

GMD : Comment décidez-vous du média que vous utilisez pour vos sorties ? Qu’est-ce qui fait le choix d’un LP, un CD ou même d’une cassette ? Et quelle place aura la sortie physique à l’avenir selon vous ?

Scottie McNiece : On essaie juste de penser ce qui serait le format le plus adapté à la musique et au concept de la sortie, et on crée un ensemble bien accordé. Je pense que les sorties musicales physiques auront toujours une place importante, car ce seront les artefacts du futur. Dans mille ans, si les archéologues déterrent un iPhone, ils seront bien incapables de l’allumer et d’aller écouter la musique sur Spotify.

GMD : Quels sont les projets à venir dont vous pouvez déjà nous parler ?

Scottie McNiece : On vient d’annoncer IARC0033, un album collaboratif de Carlos Carlos Niño & Miguel Atwood-Ferguson appelé Chicago Waves. Et on va annoncer six autres albums d’ici la fin 2020.

GMD : Est-ce que vous pensez à ouvrir une filiale en Europe ?

Scottie McNiece : Ce serait génial, si on avait les ressources suffisantes. 

GMD : Avez-vous pensé à organiser une tournée avec vos artistes ? Ce serait pas génial d’avoir un International Anthem Festival ?

Scottie McNiece : On était justement en train de travailler sur une tournée de showcases du label en Europe pour l’été 2020, qui aurait eu lieu dans sept festivals différents. Mais hélas, le COVID est passé par là.

https://intlanthem.bandcamp.com/