We're New Again - A Reimagining by Makaya McCraven

Gil Scott-Heron

XL Recordings  |  2020
9 / 10
par Nicolas F.  |  le 25 février 2020

Diminué physiquement par un système immunitaire en berne, Gil Scott-Heron livrait son dernier album I’m New Here en février 2010 et signait ainsi son épitaphe d’un titre empli d’ironie. Un an plus tard, à l’âge de 62 ans, il s’en allait rejoindre James Baldwin, John Coltrane (qu’il a si bien chanté) et Malcolm X au paradis des grands témoins du malaise afro-américain.

Là où ces derniers décrivaient leur quotidien par l’écrit, le souffle ou l’engagement militant, le poète Scott-Heron avait quant à lui choisi le spoken word comme moyen d’expression. La décennie septante, son apogée, le verra déclamer entre autres merveilles « The revolution will not be televised », « Brother » ou « The Bottle » comme autant de scansions du ghetto et de ses populations ravagées par le mépris yankee. En 2010, au moment où il enregistre I’m New Here avec Richard Russell sous l’égide d’XL Recordings, la mode est au dubstep et à ses ambiances froides.Le disque s’en ressent (en témoigne le sépulcral « Me and the Devil ») mais le vers est plus incandescent que jamais.

Le disque connut un vibrant succès amplement mérité qui venait saluer l’éclectisme des compositions, la modernité de la production et surtout cette poésie spontanée et brûlante nullement affectée par le poids des ans, d’un séjour en prison et des excès en tout genre. Au contraire, sa verve s’en trouvait magnifiée. Damné par les lois terrestres et par la fatalité, feu Gil Scott-Heron est aujourd’hui nimbé d’une aura quasi sacrée, celle d’un des plus grands représentants de la Great Black Music, sorte de pont entre le jazz, la soul, le funk, le hip hop et les récentes musiques urbaines. I’m New Here est là pour le rappeler et signe de la plus belle des manières une fin de carrière à l’image de son déroulé et de son dessein révolutionnaire, dans tous les sens du terme.

Dix ans jour pour jour après la sortie d’I’m New Here et neuf ans après une première relecture de l’œuvre par Jamie XX, arrive We’re New Again – A reimagining by Makaya McCraven sur le même XL Recordings. Suite à son passage remarqué au Studio 4 de la Maison de la Radio à Bruxelles, voici donc l’occasion de réausculter le travail de Makaya McCraven, sans nul doute l’un des meilleurs batteurs de sa génération. Ses gènes y sont sûrement pour quelque chose puisqu’il est le fils de Stephen McCraven, batteur lui aussi et sideman de Marion Brown à la fin des années septante et surtout, par la suite, d’Archie Shepp. Makaya peut en outre se targuer d’une petite dizaine d’albums depuis ses débuts discographiques en 2012. Parmi ceux-ci, il suffit de jeter une oreille à In the Moment, Highly Rare et Universal Beings (tous sortis sur l’incontournable label International Anthem) pour se convaincre de son swag qu’il voue à la pratique d’un jazz aventureux, hors frontière et toujours bigrement addictif. Lors de son concert au Brussels Jazz Festival, McCraven avait déjà offert au public un avant-goût convaincant de We’re New Again en ramenant à la vie la voix de Gil Scott-Heron via son laptop pour la faire résonner entre les murs de l’auditorium.

Bonne nouvelle : le batteur a choisi la même formule pour sa relecture en studio et garde inchangé ce qui représente une grande partie de l’ADN d’I’m New Here, à savoir le flow. On retrouve donc intact ce parlé/chanté que nous venons de vanter et toute l’originalité du disque tient alors dans l’ornement autour de la voix. Exit les ambiances glaciales et parfois crépusculaires de l’original ; les machines sont remplacées par le feu d’une instrumentation jazz acoustique faîte de contrebasse (l’excellent Junius Paul), de harpe, de diverses percussions (merci Ben LaMar Gay), de piano, de flûte, de guitare (le non moins excellent Jeff Parker, un proche de Tortoise), de sax parfois, de vibraphone (notre chouchou Joel Ross) et bien sûr de batterie, avec pour seule trace d’électronique, quelques nappes de synthé et effets distillés par McCraven lui-même. Le tracklisting est quasiment le même que l’original si tant est que le batteur choisisse d’en chambouler l’ordre et de fractionner les interludes.

Après « Special Tribute » qui donne le ton, les musiciens attaquent le titre éponyme attendu, « I’m New Here », où l’on retrouve avec délectation cette phrase « I did not become someone different/that I did not want to be/but I’m new here/will you show me around » ouvrant ensuite la voie à des volutes de harpe et de vibraphone aux couleurs afro-caribéennes lumineuses qui prolongent une impression roborative d’apesanteur. Cette quiétude va faire des petits tout au long du disque, notamment sur les courtes plages et interludes comme « Lily Scott » ou « Guided ». Le talent de réappropriation du gars saute aux yeux. À ce titre, « New York is killing me » est particulièrement marquant. Le chef d’orchestre McCraven réussit à en extraire (en intégrant une guitare slide) une substance blues pourtant peu flagrante à l’écoute de l’original. De cette couleur particulière, il parvient ensuite à résoudre en cinq minutes l’équation qui fait du blues le père du jazz moderne en quelques trilles « à la McCoy Tyner » et en y ajoutant de lointaines bribes de saxophone. Le tout bien sûr sur un ton funky parfaitement raccord et agrémenté de chœurs qui ancrent encore plus le morceau dans la tradition afro-américaine. Et pendant ce temps, Gil continue sa partition, fluide et inspirante : « Lord have mercy/have mercy on me/tell him to bury my body back home in Jackson, Tennessee ». Pour le bonheur des oreilles, le groupe refait plus loin ce coup du back to roots modernisé avec « The Patch », « The Crutch », « Running » ou « People of Light » qui doivent autant à Muddy Waters, aux Last Poets, au souffle rauque d’Archie Shepp qu’à l’esprit (ré)créatif de... Makaya McCraven. D’autres morceaux plus « produits » rappellent le meilleur du hip hop chill de Nujabes et consorts, en mieux. L’ajout via le sampling de parties de piano jouées par Scott-Heron lui-même et les petits effets bien sentis de batterie parachèvent la métamorphose des sexy « I’ll take care of you » ou « This can’t be real ». Et comment ne pas croire Gil et sa promesse de prendre soin de nous : « I know you’ve been hurt by someone else/I can tell by the way you carry yourself/but if you let me, here’s what I’ll do/I’ll take care of you ». Les nombreux titres, souvent très courts, s’enchaînent parfaitement, offrant un écrin digne de la voix de Gil Scott-Heron et de l’ambition affichée. In fine, seul « Me and the devil » ne convainc pas totalement à égaler voire à surpasser la puissance de l’original et en devient, sous le poids de la comparaison, assez fade. Peut-être en attendais-je trop tant ce morceau m’avait marqué il y a dix ans. Mais c’est un moindre mal qui n’engage d’ailleurs que ma subjectivité.

Ainsi, We’re New Again est l’affirmation de ce en quoi je crois profondément, à savoir que le jazz est une musique qui se répand tel un germe, jamais à court d’engrais et d’embranchement, toujours avide d’imbrication, de valorisation et d’expansion. Si le jazz contemporain ne peut survivre qu’en se nourrissant de la matière laissée par ses aînés, il doit le faire sans complaisance ni paresse. Makaya McCraven y est parvenu, armé de sa propre sensibilité d’homme et d’artiste à l’assaut du prophète Gil Scott-Heron.