Après une longue pause qu’on aura bien du mal à justifier, on redémarre la machine Vulvet Underground avec une poignée d’artistes qui nous ont fait plaisir ces derniers mois. Pour le coup, aucun genre ne sera mis à l’honneur. Que des femmes dont on aurait certainement dû vous parler plus tôt mais qu’il est encore temps de vous présenter avant qu’elles ne quittent la seconde division.

Porridge Radio

En 2016, Porridge Radio sortait Rice, Pasta and Other Fillers dans l’indifférence générale – ce n’était pas forcément mérité, mais pas non plus incompréhensible si l’on réécoute le disque aujourd’hui. En 2020, Porridge Radio va sortir Every Bad en mars, et on peut d’ores et déjà vous dire qu’on risque de reparler, cette fois dans les grandes largeurs et dans un concert de dithyrambes, du groupe de Brighton. Et pas uniquement parce qu’il est désormais signé sur un poids lourd de l’indie, en l’occurrence Secretely Canadian (Alex Cameron, Shura, Whitney). Non, si musicalement celui-ci a passé un cap et incarne avec autrement plus de personnalité son mélange de post-punk et de slowcore, c’est au contact de sa chanteuse Dana Margolin que l’on prend conscience du chemin parcouru, et surtout de l’intensité qu’elle est capable d’insuffler à des compositions que son songwriting et son interprétation tirent invariablement vers des sommets d’émotion – à ce titre, « Lilac » risque fort de vous hérisser les poils, ou de vous arracher une petite larme, voire les deux. Quatre titres sont à ce jour sortis, et tous vont dans le sens d’une musique qui a nos petits cœurs dans le viseur et la catharsis en ligne de mire. Le seum va avoir très bon goût en 2020.

Sinead O'Brien

Campant dans son impeccable costume blanc, Sinead O’Brien est une présence qu’il est difficile d’ignorer. Elle fait partie de ces personnes qui ont simplement la classe. Cela n’est certes pas suffisant pour garantir le talent mais ça aide à attirer l’attention. Après un rapide détour par l’univers de la mode, cette Irlandaise basée à Londres s’est établie sur le terrain des mots au point que John Cooper Clarke lui confiera un bout de scène afin d’échauffer ses premiers spoken words. En complément de sa silhouette, Sinead a donc une façon bien à elle de vous interpeller, un phrasé qui tombe toujours juste et s’absorbe sans effort. Une intonation singulière qui pourrait fort bien se passer d’instrumentation mais qui a trouvé le refuge idéal chez Speedy Wunderground, le label de Dan Carey (dont on vous a déjà vanté tous les mérites ici, ici ou encore ici. Le titre « Taking On Time » s’est donc plié aux règles du producteur (enregistrement et peaufinage en une journée chrono) pour s’offrir un écrin à sa parfaite mesure. On croise à présent les doigts pour que l’entièreté de l’album à venir soit pris en charge par le même Dan. Son savoir-faire associé à des morceaux du calibre de « Limbo » promettrait de placer ses débuts directement sur la plus haute marche du podium.

Stellar OM Source

D’après nos « détracteurs », on ne parle pas assez de la musique dans nos chroniques. Pourtant, impossible d’aborder cet EP de Stellar OM Source sans parler de ce qui entoure ces nouveaux morceaux de Christelle Gualdi. La production musicale de Stellar OM Source était en effet clairement à l’arrêt depuis un album en 2013 et un EP l’année suivante, en raison de deux décès dans sa famille, puis de la naissance de son fils et de sa nouvelle carrière dans l’architecture. Bref, beaucoup de choses difficiles à vivre pour n’importe qui. Sa musique continuait certes à vivre par quelques dates, une émission de radio et de rares interventions publiques, mais plus de sorties, étant même allé jusqu’à vendre ses machines pendant une période. Arrive alors soudainement ce nouvel EP pour Dekmantel, qui vient espérons-le poser un nouveau début à une discographie qui devient toujours plus fascinante. Un disque qui navigue entre tous les styles, passant d’un hymne house à un banger électro, ne s’interdisant aucune incartade dans ce qui pourrait sembler être composé par quatre personnes différentes. Et pourtant, tout témoigne ici d’une même sensibilité et d’une volonté d’immédiateté impressionnante. A l’arrivée, quatre titres tellement foudroyants qu’on ne sait même pas lequel vous conseiller, si ce n'est tous. Retour aux sources.

Otoboke Beaver

En se penchant du côté du Japon au printemps dernier, on était tombé sur l’apparente mignonnitude de CHAI. Pour l’alternative pas mignonne du tout, c’est plutôt aux ravagées d’Otoboke Beaver qu’il faudra vous adresser. Originaires de Kyoto, elles cumulent déjà une une petite dizaine d’années de performances au lance-flamme mais il a fallu attendre ITEKOMA HITS, leur deuxième album sorti en avril 2019, pour que les oreilles occidentales commencent à s’intéresser à elles. On ne va pas vous imposer une pseudo-analyse de leurs textes auxquels on ne comprend à l’évidence pas grand-chose. Notre appréciation du contenu s’effectuera donc sur la seule base de leurs titres : « What do you mean you have talk to me at this late date », « Introduce me to your family », « Binge eating binge drinking bulimia » ou encore « I’m tired of your repeating story ». On a tout de même cru saisir que le quatuor n’aimait pas perdre son temps. 14 morceaux compactés en 26 minutes sans respirer. Entre le punk, le noise et les intermèdes à la limite du jazz, le groupe entassent les riffs-mitraillette, les virages inopinés, les hurlements individuels ou synchronisés. Coup de chance, elles déferlent en ce moment sur l’Europe et ont d’ores et déjà prévu quelques passages par nos festivals.

Sui Zhen

Becky Freeman est Sui Zhen, artiste et musicienne vivant à Melbourne, et elle n’est pas venue proposer un moment de détente. Sa musique est réflexive, traumatique, et d’une richesse qui s’appréhende par les sens mais devient vertige par l’intellect. Il y a plusieurs mois, Becky Freeman a perdu sa mère, des suites d’une longue maladie à la conclusion de laquelle elle l’a vue mourir devant ses yeux. Du passage de cet attachement viscéral à la contemplation absurde d’un corps dénué de vie en quelques instants, Freeman en a pleuré toutes les larmes de son corps, mais Sui Zhen a décidé d’en faire un album. Mais ce serait mal la connaître que de penser qu’il s’agirait d’un simple album de deuil. Losing, Linda et la tournée actuelle qui a suivi la sortie du disque sont une réflexion sur la technologie. Linda est un double numérique et monstrueux de Becky. Elle est à la fois la puissance d’une humanité en quête d’une réplication de l’existence consciente dans le numérique et le constat fatidique de l’échec de cette quête. Dans sa musique, cette vaine tentative se retrouve dans la randomisation de certaines pistes et la déformation partiellement schizophrénique de sa création. Sur scène, c’est sa sœur, chorégraphe, qui interprète ce double qui n’en est pas un. Dans son art et face à son objet, Sui Zhen est devenue capable de faire quelque chose de concret à propos de ces interrogations métaphysiques. Que devient la conscience quand elle disparaît ? Becky Freeman n’en a aucune idée, mais elle sait que si la perte de sa mère ne sera guérie par aucune technologie, son disque a probablement été le chemin le plus lumineux depuis l’événement.

Sassy J

La logique voudrait qu’un dossier comme celui-ci soit l’apanage des jeunes pousses et des talents émergents. Mais dans un monde où Kylie Jenner est un modèle pour la jeunesse et où Fabien Onteniente continue de faire des films en toute impunité, à quoi bon invoquer la logique. Aussi, on se doit d’en placer une petite pour Sassy J qui, à l’image d’un Gilles Peterson, donnait déjà ses lettres de noblesse au digging à une époque où Palms Trax mangeait toujours ses crottes de nez en pensant que c’était des Cheetos. C’est d’ailleurs à l’invitation d’un autre maître-à-digger, en la personne d’Antal et de son label Rush Hour Music, que la Suissesse a élaboré cette compilation Patchwork qui porte le nom des soirées qu’elle organise depuis une petite quinzaine d’années à Berne principalement, mais aussi à Londres. Des soirées dont les invités vont de Theo Parrish à MF Doom en passant par Floating Points, témoignant de l’inlassable curiosité d’une Sassy J qui présent ici des titres qui sont pour la plupart exclusifs. Avec son bagage, une grosse playlist Spotify des familles aurait pu faire l’affaire, mais on se réjouit que Sassy J ait opté pour la concision (10 titres, pour 45 minutes) avec une compilation dont la qualité principale semble être l’élégance et la bienveillance qui s’en dégage, qu’on se fasse câliner par les downtempos euphoriques de Mr. Fingers, qu’on se prenne la belle raverie de Nu-Era dans le tronche ou qu’on ploie sous les assauts future funk de Georgia Ann Muldrow. Bref, cette compilation qui porte bien son nom est à l’image de sa génitrice : fraîche.