Off The Radar #1

Depuis un petit temps déjà, Goûte Mes Disques s'est mis en tête de défendre un ensemble de musiques aventureuses, trop rapidement qualifiées d'«expérimentales». Une tribune qui a pour objectif de rendre accessible le goût de l'aventure aux auditeurs, évacuant les clichés ésotériques qui minent une scène passionnante.

En effet, l'auditeur accompli ne devrait en rien sous-estimer le potentiel évasif de ces genres et sous-genres qui forment une musique souvent mal perçue. C'est la raison pour laquelle Off The Radar vous proposera régulièrement une synthèse critique des œuvres parallèles qui font notre époque. Et même si isoler revient en partie à exclure, Off The Radar se veut avant tout comme une fenêtre non-exhaustive, comme une approche de l'essentiel qui vous permettra, avec le temps, de vous dresser votre propre panorama des musiques risquées.

Dans ce contexte, ce premier numéro d'Off The Radar s'éloigne quelque peu de l'actualité brûlante et revient sur quelques disques aussi iconoclastes qu'indispensables sortis ces derniers mois. Cette première mise en bouche vous permettra ainsi de vous familiariser avec les différents styles qui seront régulièrement abordés lorsque cette chronique fera des apparitions régulières dès 2011.

Simon

Fennesz/Daniell/Buck – Knoxville

Pour commencer, il nous parait fort utile de vous présenter un petit trésor. Une pépite qui doit sa qualité à la présence de trois maîtres, réunis sur un seul et même disque pour un enregistrement live extrêmement gracieux. Synchronisé avec le retour de l'inévitable Christian Fennesz (accompagné de David Daniell à la guitare et Tony Buck à la batterie), Knoxville clôt le débat en quatre mouvements, quatre formidables évolutions qui font de cet enregistrement l'une des plus belles choses entendues depuis des lustres chez le génie autrichien. Quatre titres aux ambiances changeantes – tantôt rêveuses, tantôt tragiques – mais unies dans une électricité omniprésente. Rien n'est ici superflu, qu'il s'agisse section rythmique proche du free-jazz discret ou des deux guitares altérnées (Fennesz reprenant ici et là son laptop pour nous bénir de superbes nappes ambient). Le talent fera le reste. Mais n'y voyez aucun mélodrame, n'imaginez aucune ambiance guimauve, tout est ici question de lumière provoquée, d'espoir renouvelé. Un très grand disque qui impose ses mélodies sacrées écoutes après écoutes.

Jana Winderen – Energy Field

Comment réaliser un dossier sur l'avant-garde sans évoquer la machine inébranlable qu'est Touch? Véritable maison-mère de la science-fiction électronique, le label Anglais (et sa succursale Ash International) y va chaque mois de ses sorties indispensables. On aura droit cette fois à un inconnu qui impressionne et à un pilier qui déçoit quelque peu. Commençons par la mauvaise nouvelle. Jana Winderen est connue pour déflorer à tout va le field recording sous-marin, à enregistrer et à agencer de manière musicale le « microcosme » maritime. Aux frontières de la biologie, de l'ambient et de l'électro-acoustique, la Norvégienne a pris pour habitude de livrer des disques uniques en leur genre (en témoigne l'excellent Heated). Mais il faut bien le dire, Energy Field déçoit quelque peu. On a droit une fois de plus à des oscillations acoustiques (entrechoquements de masses glaciaires, vie animale en mouvement, terreur des bas-fonds) d'une précision et d'un réalisme défiant le Capitaine Cousteau lui-même. Mais l'ensemble impressionne plus qu'il ne touche. Plus d'impression de vide infini. Plus de sentiments obscurs. La mathématique appliquée a pris le pas sur l'instinct, et Jana Winderen n'en sort pas gagnante (si on exclut le fait qu'elle la plus talentueuse de sa catégorie).

Thomas Ankersmit – Live In Utrecht

Comme le malheur des uns fait toujours le bonheur des autres, les errances (relatives) de Jana laissent le champ libre à un talentueux outsider : Thomas Ankersmit. On ne sait pas grand chose du trentenaire Hollandais, si ce n'est que celui-ci a collaboré avec Jim O'Rourke, Kevin Drumm et Phill Niblock – ce qui en soi devrait suffire à s'arrêter sérieusement sur le cas Ankersmit. Premier disque donc, qui retrace une performance live enregistrée à Utrecht en 2007. Trente-huit minutes à couper le souffle : basé autour d'un saxophone alto préparé, Thomas Ankersmit balance sans cesse entre bourdonnements électriques, infrabasses ultra-technologiques et electronica signalétique. L'écoute au casque témoigne d'une précision difficilement croyable en improvisation, faisant jeu égal avec les génies que peuvent être Ryoji ikeda ou Pan Sonic à leurs meilleurs niveaux. Une vision totalement inédite et pertinente du drone 2.0. Indispensable (à condition de coacher préalablement ses oreilles).

An Anthology of Noise & Electronic Music : A Chronology (1957-2010)

Véritable fierté nationale, le label Sub Rosa est un peu l'équivalent de Soul Jazz transposé en matière de musiques « obliques » : un mécène intransigeant avec la qualité de ses trouvailles, déterrant sans cesse les mythes enfouis les plus indispensables. Avec un aspect « presque-pédagogique » assumé (attendez vous à de longues notes contextuelles), le label accompagne son auditeur afin qu'il aille jusqu'au cœur de ses propositions. Cheval de bataille du label depuis cinq volumes maintenant, les compilations An Anthology Of Noise & Electronic Music : A Chronology reviennent pour un avant-dernier round plus qu'inspiré. La formule reste sensiblement la même et ce sixième volet proposera un voyage historique (retraçant une période allant de 1957 à 2010) instructif autant qu'immersif dans le monde des musiques expérimentales. Au menu de ce double-disque bien chargé, une sélection qui taille autant dans le drone que dans l'électro-acoustique, la noise, la musique concrète ou encore l'improvisation au laptop. Comme toujours, le mythique (Z'ev, Stephen O'Malley de Sunn O))), John Duncan) côtoie le plus underground dans une furia de titres bien souvent entièrement inédits. Une collection de raretés qui explose toutes les barrières de la création, redonnant à la liberté musicale sa véritable signification. Et si le contenu peut parfois choquer, on entrevoit ici une libération totale des contraintes qui guident bien souvent l'exercice de composition.

Alors une fois accepté l'inconfort premier de certains titres, on peut se laisser vivre et transporter au cœur même du vivier cérébral. La clé pour accéder au cœur de cette œuvre parfois complexe, c'est Guy Marc Hinant, fondateur du label, qui nous la donne : « Il convient d'oublier les habitudes d'écoutes, souvent liées à des stéréotypes et se laisser aller à une écoute dont on ignore tout - écouter signifiant être assis dans un endroit quelconque (chambre, parc, peu importe) et se laisser le temps de cette écoute (une heure ou moins ou plus mais le déterminer). Être là, aspirant à être traversé par une intensité inconnue. Une intensité existant, en réalité, depuis toujours. Tenter cette expérience. trois ou quatre écoutes encore et vous pénétrerez dans d'autres domaines ». Un exercice incroyablement frais – mais éprouvant – qui finit de consacrer cette série comme l'une des plus créatives et implacable de l'année.

Terminons cette première édition par trois disques plus axés « clair-obscur », joliment balancés entre des ambiances menaçantes et une humanité qui les sauve in extremis de la maladie mentale. À écouter fort donc!

Svarte Greiner – Penpals Forever (And Ever)

On accueille tout d'abord le dernier disque en date du Svarte Greiner, célèbre pour sa maîtrise du dark-ambient anxiogène. Plus aéré et cadencé (notamment grâce à l'usage de multiples gongs et percussions macabres), Penpals For Ever (And Ever) laisse perplexe. On entrevoit l'apparition de formules pré-établies qui minent quelque peu le travail du Norvégien, et c'est dommage dans la mesure où Svarte n'était jamais jusqu'ici tombé dans l'auto-suffisance. Seuls les fans apprécieront.

The North Sea - Bloodlines

Tout aussi noir et vicié, le troisième disque de The North Sea séduit dans un registre plus noisy. Habile mélange de doom-ambient et de kosmische musik, Bloodlines envoie par camions entiers des nappes bourdonnantes méticuleusement encadrées par des claviers analogiques de toute beauté. La lumière n'est donc jamais loin, ce qui donne à ce disque un aspect initiatique aussi plaisant que réussi.

Indignant Senility – Plays Wagner

Toujours sur l'excellent label Type, c'est cette fois au tour d'un hippie de faire monter la sauce dans un registre modern classical hanté. Indignant Senility voit donc ses vieilles cassettes rééditées pour le plaisir de tous. Plays Wagner vous colle l'oreille sur un vieux gramophone rouillé : tout grésille de partout, évolue en bloc et dessine des paysages « lynchéens « avec grâce et talent. Hormis son aspect monolitique et parfois invariable, on redécouvre avec ce disque une version totalement inédite des travaux du célèbre compositeur allemand. Les fans de Leyland Kirby seront aux anges. D'autant plus que le disque est en écoute intégrale ici.