Sadly, The Future Is No Longer What It Was

Leyland Kirby

Histotry Always Favours The Winners  |  2009
10 / 10
par Simon  |  le 21 décembre 2009

Au coeur des musiques électroniques,  il est un genre qui ne connait pas la crise. Peut-être du fait qu’elle n’ait jamais vraiment été infectée par la hype ou en raison de sa tendance à la spiritualité, la musique ambient aligne un nombre incalculables de perles sans faiblir. Chaque année connaît ses nouveaux lauréats, et l’année 2009 ne déroge pas à la règle : Alva Noto, Tim Hecker, Solo Andata, Pimmon, Lawrence English, William Basinski ou encore 36, tous ont participé à porter les couleurs du drapeau ambient haut sur le champ de bataille. Alors dans un tel contexte de concurrence, réaliser un album référence demande un talent démultiplié. Leyland Kirby, contre toutes attentes, sera cet homme là. Sadly, The Future Is No Longer What It Was arrive dans la bataille alors que la guerre semblait déjà gagnée, le phénomène avait donc besoin d’un soutien de taille pour ne pas paraître comme un usurpateur de première classe : il fallait à tout prix que ce talent puisse crier fort sa présence afin d’être remarqué à sa juste valeur. Goute Mes Disques n’était pas le premier sur la balle, l’œuvre ayant trouvé comme alliés deux monstres de taille en la présence des magazines Fact et The Wire. D’ailleurs le premier des deux arrose le premier single du Berlinois (« When We Parted, My Heart Wanted To Die ») de manière ostentatoire: «Kirby’s latest work comes perilously close to clutching hold of some universal truth. In attempting to explore the contours of an individual’s memories and emotional landscape, perhaps he has also accidentally begun to map out the shape of the human soul.” On ne pouvait que tomber sur une oeuvre exceptionnelle.

Pour faire court, Sadly Is No Longer What It Was est un essai musical sur le vide du post-modernisme humain, sur la difficulté de l’insertion dans un monde devenu trop immédiat, sur l’héroïsme de la survivance humaine. En bref, la bande originale sans fioritures d’un monde en déclin. Le temps est devenu une valeur inestimable et Leyland Kirby l’a compris : pas un titre ne trône en dessous des huit minutes (comptant trois pièces monumentales avoisinant chacune la demi-heure) comme un appel au calme, comme une ultime proposition de vie. Alors bien sur, fouiller si profond dans les abysses mélancoliques de l’esprit humain est une tâche fastidieuse d’implication, à tel point que ce qui devait être à l’origine contenu dans un seul disque s’est étendu sur trois disques pour un peu plus de quatre heures d’intensité musicale.

Mais cette nostalgie là n’aurait rien gagné à jouer les veuves obscurantistes, elle aurait même tout perdu dans une approche intellectuelle du genre. C’est là qu’est le talent de Leyland Kirby : les amateurs de musique ambient vous citeront les heures les plus vintage de Vangelis à l’époque de la bande originale de Bladerunner, le travail maintenant mythique de GAS dans Nah Und Fern, les plus tristes aspects de Boards of Canada, les premières envolées ambient d’Aphex Twin à l’époque des Selected Ambient Works II ou encore le talent de Murcof ; sans compter le modern classical omniprésent qui rappelera à tous la vision essentielle d’un Ryuichi Sakamoto ou d’un Erik Satie. Cette œuvre est universelle de sa noble  accessibilité, élevant sans cesse le niveau sans jamais rien perdre de sa beauté immédiate et de sa toile de fond kilométrique. Sadly, The Future Is No Longer What It Was  est une mine d’or insondable, qui révèle une exhaustivité presque inhumaine. Douze mois de douleurs, de doutes et d’obscurité intérieures mais surtout des années de maturation ont finalement donné ces vingt titres pour quatre heure de voyages à la limite de l’expérience transcendantale.

Cette nouvelle pièce est une île déserte où vous êtes le roi, courez nus et pleurez ; cette nouvelle pièce est un château gigantesque, allumez donc une bougie et rassasiez-vous de cette impression d’être éternellement libres ; mais cette nouvelle œuvre est surtout un cœur qui bat, une envie furieuse d’être en vie et de regarder en arrière. Alors quatre heures plus tard et son chef d’œuvre accompli, la musique laisse l’artiste exsangue, le pinceau à la main comme prêt à mourir en laissant son travail à la postérité. Leyland Kirby pourrait effectivement mourir demain, il vient de poser là une œuvre balise dont le retentissement sera celui des plus grands concertos embrumés de l’histoire. En effet, rien n’a changé : toujours pas de voitures volantes ni de « robots à tout faire » en 2009 mais plutôt un monde à réenchanter et des espoirs à combler. Alors qu’on fête cette année les vingt ans de la chute du « Mur de la Honte » dans la capitale allemande, Leyland nous rappelle par le nom de son label une vérité insolente et lourde de sens : History Always Favours The Winners. La messe est dite, chef d’œuvre incontestable.