À la fois aubaine et business, l’exercice de la réédition du classique (avéré ou qui s’ignore) et de l’excavation de vieilleries disparues du circuit implique chez l’auditeur un peu curieux une occupation assez conséquente du temps de cerveau disponible. Histoire de vous aider à y voir un peu plus clair dans cette jungle, GMD a lancé In Dust We Trust, sélection vaguement trimestrielle de ce qui a mobilisé notre temps de cerveau.

John Linnell

State Songs

Faisant l’objet d’un culte certain depuis ses débuts au milieu des 80’s, le duo new-yorkais They Might Be Giants semble toujours avoir été à un cas à part en étant finalement trop underground pour le mainstream et vice et versa. Moins redneck que Ween, moins poseur qu’Elvis Costello, moins déjanté que les Cardiacs, moins classe que REM, moins grunge que Pixies, moins cool que Beck, moins british que XTC… TMBG, c’est pourtant un peu tout ça à la fois : une sorte de condensé de l’histoire de la pop – attention on ne parle pas ici de fusion et encore moins de pastiche - mais on est encore loin du compte. Sous leurs airs de savants fous hyper productifs – le vingtième album Book arrive à la fin de l’année – on imagine donc très bien la paire John Flansburgh / John Linnell soudée comme jamais, incapables de travailler l’un sans l’autre.

Les deux John ont pourtant profité des rares accalmies discographiques du groupe pour enregistrer chacun de leur côté dans les 90’s. Pour le premier, ça sera avec Mono Puff le temps de deux albums assez dispensables, tandis que le second reprendra des idées laissées de côté dix ans tôt pour finaliser ce faux album concept qu’est devenu State Songs en 1999. À l’origine parti pour écrire une chanson par État, il s’arrêtera finalement en chemin, l’idée étant davantage d’avoir une liste de titres prémâchée sous la main plutôt que d’écrire des hymnes alternatifs sur chacune des étoiles du Stars and Stripes. Une chance pour l’Oregon, entre autres, parce qu’on n’est pas sûr que le slogan « Oregon is bad/Stop it if you can » ait des chances d’apparaitre sur les mugs en vente à la boutique à souvenirs de Portland.

Sans grande surprise, les désormais 17 titres de State Songs – « Louisiana » est en bonus pour cette réédition – évoquent presque exclusivement TMBG tellement le songwriting multicouches de John Linnell en est indissociable. Mais au petit jeu des comparaisons, on citera au moins Van Dyke Parks et son toujours fabuleux Discover America (1972), autre lettre passionnée à une Amérique bigarrée ou tout semble toujours possible, même aujourd'hui. C'est dire si ce genre de disque est un petit miracle en soi. (Eric)

Sandra De Sa

Vale Tudo

Depuis sa réédition en 2017 par le petit label norvégien Preservation Records, l’album éponyme de Marcos Valle (initialement sorti en 1983) est un pur classique de nos étés, portés par de généreuses vibrations boogie, et surtout par « Estrelar », ex arme secrète des meilleurs selectors devenue aujourd’hui pur tube. Alors si vous pensez comme nous que le moment est venu de trouver un digne successeur à l’album éponyme de cette légende de la musique carioca, donnez votre chance à Vale Tudo – et votre argent au label Mr. Bongo.

En réalité, ce disque de la chanteuse Sandra de Sá partage énormément de points communs avec celui de Marcos Valle : il est sorti lui aussi en 1983 et on croise sur celui-ci les producteurs Lincoln Olivetti et Robson Jorge – et dieu sait qu’en matière de boogie et de bonne ambi, les deux bougres savaient y faire. Beaucoup de points communs donc, pour deux albums qui logiquement se ressemblent, tant dans leur forme que dans les ambitions qu’ils portent, et que l’on résumera comme suit : prendre du bon temps, et puis c’est tout. Disque qui parvient à mélanger le vent de légèreté qui soufflait sur les années 80 et l’ADN carioca de sa chanteuse, Vale Tudo s’appuie sur la personnalité extrêmement généreuse de Sandra de Sá et sur une production luxuriante – peut-être même un peu trop aux goûts de certain·e·s qui la trouveront trop cheesy à leur goût.

Mais une fois passées les petites fautes de goût qui rappellent une époque où l’on n'était pas à un excès près, il reste un disque qui fait un bien fou. Et franchement, par les temps qui courent, c’est tout ce que l’on demande. (Jeff)

Henri Salvador

Homme Studio

Qu’il y a-t-il de plus aléatoire que la postérité ? De plus fragile que l’image qu’on laisse aux générations futures ? Que vous évoque Henri Salavador ? Une chanson maternelle tout en douceur ? L’arrivée nonchalante d’un justicier masqué ? Des envies ultra-violettes en Nouvelle-Angleterre ? Un rire inimitable mais aussi peut-être une image de pisse-vinaigre (bien véhiculée par Biolay qui s’y connait en la matière, mais qui se fera pardonner en réalisant le magnifique album posthume Tant de temps) ? En somme, l’image d’un amuseur public, maniant la gouaille et la chansonnette, et qui aura réussi à chanter la mélancolie à l’hiver de sa vie. Évidemment, Henri Salvador c’est ça mais c’est aussi beaucoup plus. Musicien de Django Reinhardt dans les 30’s, artiste de bossa-nova en Amérique du Sud dans les 40’s, il ramène le rock en France en 1956 avec Boris Vian et Michel Legrand avant de devenir le crooneur qu’on connait plus, mais aussi le créateur de nombreux albums pour Disney.

À la fin des 60’s, le natif de Cayenne est au sommet de sa gloire, mais décide de tout plaquer. Sa femme Jacqueline Porel et lui n’acceptent plus les diktats de l’industrie musicale de l’époque. Ils brisent tous leurs contrats et installent un studio Place Vendôme où ils enregistreront durant cinq ans les chansons qui leur tiennent à cœur. C’est cette époque qui est condensée dans Homme Studio - 1970​/​1975 réédité par Born Bad Records. On y retrouve ce qui fait la patte Salvador (des chansons loufoques, des adaptations de titres américains, des reprises de Disney, des textes plus politiques), mais avec des orchestrations libérées de toutes contraintes. Boites à rythmes, synthés, guitares, beats, voix déformées s’enflamment dans une douce folie créatrice plutôt jouissive. Malheureusement, Jacqueline décède d’un cancer en 1976 et sa disparition referme cette parenthèse d’innovation. Qui sait ce qu’aurait pu donner cette quête de recherche dans les années 80 ou 90 ? Personne ne peut le dire. Il nous reste seulement à profiter pleinement de cette trajectoire exceptionnelle qu’est Henri Salvador, de ses standards comme de ses pépites plus confidentielles. (Amaury S.)

The Caretaker

An Empty Bliss Beyond This World

Mains posées sur le bar, tenue de soirée, nœud pap', un sourire discret sur le visage et une bouteille de bourbon à servir à ce sacré Jack Torrance : vous voilà dans la peau de Lloyd, le serveur iconique de la scène du bal dans The Shining. Une scène légendaire qui va engendrer un album non moins légendaire dans les sphères ambient, le très recherché et adulé An Empty Place Beyond This World de The Caretaker. Car 10 ans après sa parution (et des prix qui s'envolent), cet album continue de fasciner aussi bien par la profondeur de son propos sur la disparition implacable des souvenirs que par la beauté mélancolique qui se dégage des compositions de dark ambient de James Leyland Kirby.

Composé de bribes d'enregistrements de jazz, retravaillés avec une foultitude d'effets sonores (craquements de disques, reverb à tout crin, échos...) désossés puis ré-agencés, An Empty Bliss Beyond This World symbolise à merveille le labyrinthe dans lequel vont finir par se perdre Jack Nicholson et l'auditeur. Dans ce travail sonore méticuleux sur la défaillance de la mémoire, des visions fantomatiques viennent sans cesse faire irruption jusqu'à nous questionner sur le fait d'avoir entendu ou non le son étouffé d'une trompette, les notes d'un piano désaccordé ou le bruit lointain d'un violon.

Au-delà de l'attrait mystérieux de ce disque, sa force réside peut-être dans sa façon de venir réveiller des moments vécus doux-amers, de vieilles images enfouies et autres faux-souvenirs qui finissent par se sédimenter en chacun de nous. An Empty Bliss Beyond This World à cette capacité envoûtante de brouiller le passé, le présent et le futur. Vous l'aurez compris, cette réédition est bien plus qu'une pièce maîtresse pour amateurs d'ambient, sa véritable valeur réside dans le rapport au monde qu'elle nous procure. Et ça, ça n'a pas de prix. (Bast)

Pierre Schaeffer

L'Expérience Musicale

L’expérience musicale selon Pierre Schaeffer, ce ne sera pas votre album de l’été. Normal, puisque la nouvelle réédition de l’INA-GRM est l’album de votre vie. Blague à part, loin de nous faire redécouvrir par anthologie un compositeur ou une compositrice du 20e siècle, le nouveau bébé produit par Jonathan Fitoussi est une vieille émission de radio enregistrée par Pierre Schaeffer, Cécile Barra, et Marie-Claire Schaeffer-Patris. Une longue discussion portant à la fois la nature et les ambitions de la musique concrète, ce mouvement construit autour de Pierre Schaeffer à la fin des années 1950 et qui influencera toute la musique de la fin du millénaire par son exigence de « retour aux sources ». Par là, on entend la volonté de reprendre un travail sur le son comme élément brut et libéré de sa mélodie par la possibilité technique de l’enregistrer, découper, mettre en forme. Comme il l’explique dès le premier épisode du disque : « Pas de nouveaux moyens, mais des sons qui nous entourent depuis des millénaires, mais qu’on n'a jamais su capter et travailler, et donc qu’on n’a jamais su entendre ». Plus qu’une émission, L’expérience musicale est en réalité un cours dans lequel les interlocutrices vont jouer un rôle de savantes aux questions naïves, permettant à Schaeffer de développer pédagogiquement un propos plus général sur l’art. Ce sera l’occasion d’écouter quelques mesures de Webern, de Boulez, et d’interroger la question de la compétence technique de l’artiste et de la potentielle absurdité d’une exigence de mélodie dans la musique. C’est donc absolument passionnant du début à la fin, et si vous voulez entendre des gens avec l’accent français des années 1950 expliquer ce qu’est « un son blanc, fait d’une foule de fréquences », et bien c’est là. (Emile)

Spiritualized

Lazer Guided Melodies

C'est sans doute l’un des disques de rock les plus doux de son époque. Si Lazer Guided Melodies constitue le premier fait d’armes des Anglais de Spiritualized (pour rappel né sur les cendres encore fumantes du Spacemen 3), l’album sorti en 1992 par Jason Pierce et sa bande se définit tout de même comme l’un des albums rock (et shoegaze) les plus importants du début des années 1990. Dans la droite lignée d’un groupe comme Cocteau Twins, dont le mythique Heaven or Las Vegas sort deux ans auparavant, le premier album studio du groupe se caractérise pas de longs solos de guitares et des lignes de basses entêtantes mettant sur orbite les doux vocaux de Pierce.

Comme les Rolling Stones avant eux, Spiritualized parvient à digérer ses influences blues et parsemer sa copie d’une multitude d’effets de mix prodigieux qui donneront à Lazer Guided Melodies cette aura de sérénité, de quiétude absolue. On peut d’ailleurs attester du travail de mix / composition titanesque réalisé par Pierce à l’écoute de « Shine à Light », pièce maîtresse de l’album et incontestablement l’un des plus beaux morceaux jamais pondus par un groupe qui reste encore tout à fait fréquentable (et c'est le moins que l'on puisse dire) de nos jours. Une promenade à l’anglaise revigorante qu’on ne cessera jamais de conseiller, même avec un pull tressé sur les épaules. (Noé)

Miriam Makeba

Keep In Mind

Les one hit wonder, c’est comme les poitrines des candidates de télé-réalité : il faut savoir différencier le vrai du faux. Les vrais one hit wonder, ce sont ces artistes qui n’ont qu’un tube à leur actif, et qui n’ont que ça pour payer les factures. Et puis il y a les faux one hit wonder, ces artistes qui ont bien un tube dans leur besace, mais une grosse carrière à côté. Ceux-là sont finalement beaucoup plus nombreux qu’on le croit, et la grande dame de l’afro-soul Miriam Makeba est à classer dans cette catégorie, elle dont la trajectoire ne peut se limiter à « Pata Pata », tube de l’été 1967 qui aura connu une seconde jeunesse 30 ans plus tard dans toutes les fêtes de village de France et de Navarre.

Les meilleures références de la discographie de Miriam Makeba ont déjà fait l’objet de rééditions par le passé, mais grâce à Strut, c’est un nouveau disque de son back catalogue qui est aujourd’hui réédité : sorti en 1970, Keep in Mind marque la fin de son contrat avec le label Reprise et de la collaboration avec son mentor Harry Belafonte, mais il correspond aussi au début d’une nouvelle phase dans sa vie d’activiste anti-apartheid et de grande défenseuse de la cause noire – c’est notamment à cette époque qu’elle se met à fréquenter le militant afro-américain Stokely Carmichael, éminente figure du mouvement Black Panther qu’elle finira par épouser.

C’est dans ce contexte qu’elle écrit avec sa fille le très beau « Lumumba », hommage au premier Premier ministre de la RDC Patrice Lumumba assassiné en 1971, et qui ouvre le disque. Ses fréquentations de l’époque et son état d’esprit auraient pu l’amener vers des territoires plus rugueux et revendicatifs, mais c’est dans un morceau plein d’admiration pour l’Homme que Miriam Makeba préfère mettre toute son énergie. Une énergie où mélancolie et joie de vivre se partagent en permanence la vedette, et qui transpire par tous les pores des autres titres, pour la plupart des reprises des Beatles (il faut un certain talent pour ne pas se vautrer avec sa propre version de « All My Life »), de Buffalo Springfield ou de Van Morrison. Dix titres au total, dont la tendresse apparente tranche avec le caractère bien trempé de cette très grande dame. (Jeff)