À la fois aubaine et business, l’exercice de la réédition du classique (avéré ou qui s’ignore) et de l’excavation de vieilleries disparues du circuit implique chez l’auditeur un peu curieux une occupation assez conséquente du temps de cerveau disponible. Histoire de vous aider à y voir un peu plus clair dans cette jungle, GMD lance In Dust We Trust, sélection vaguement bimestrielle de ce qui a attiré notre attention.

Various Artists

Body Beat : Soca-Dub and Electronic Calypso (1979-98)

Avoir comme moi eu 11 ans dans un monde sans Internet ou réseaux sociaux, cela présupposait de bouffer ce que la télé consentait à nous donner. Et donc à l’été 1990, j’ai bouffé de la « Soca Dance » jusqu’à l’écœurement, à un tel point qu’il aura fallu que le label londonien Soundway passe par là pour recommencer à croire dans ce genre musical emblématique des Caraïbes, et bien évidemment autrement plus recommandable que l’infâme scie pondue par les cerveaux en charge de ce tube de l’été estampillé TF1. En même temps, qu’il s’agisse de bubblegum soul sud-africaine, de disco ghanéenne ou de boogie nigérian, le label a toujours su se positionner à la pointe du digging, et Body Beat ne fait que confirmer ce constat, avec une sélection d’une richesse exceptionnelle, habitée par une bonne humeur irrésistible, qui la place tout en haut des compilations les plus jouissive des 2019, juste devant Jambú e Os Míticos Sons Da Amazônia sorti en juin sur Analog Africa.

Outre les vibrations positives qu’elle envoie par camions entiers, la réussite de cette double-compilation tient également au fait qu’elle ratisse suffisamment large pour donner l’impression au néophytes que nous sommes que le genre « soca » a été balisé avec ces 17 titres qui ont tous des tronches de tubes en puissance alors qu’on écoute en fait d’obscures faces B, des edits ou des instrumentaux, ainsi que des titres retenus pour leur volonté de s’ouvrir à d’autres genres comme la soul ou le disco. Écouter cette compilation, c’est donc avancer avec la certitude qu’on a découvert la soca à travers ses seconds couteaux les plus formidables et ses variantes les plus marginales, et qu’il nous reste donc la crème de la crème à se farcir. C’est un peu comme commencer la discographie de Neil Young par Harvest Moon en somme. Aussi grisant qu’intimidant.

Ryuichi Sakamoto

Thousand Knives Of

Avec une discographie qui couvre un épais volume de genres, il est bien compliqué de proposer à ton pote qui veut découvrir Ryuichi Sakamoto un vrai disque de référence. Grâce à Wewantsounds, la réponse s'impose dorénavant comme une évidence : il faut commencer par son tout premier opus paru en 1978, Thousand Knives Of. Ce qui pourrait sembler logique : après tout, on ne commence pas un livre par la fin. Seulement ce disque n'a jamais eu le privilège de dépasser les bacs à vinyles des disquaires nippons jusqu'à ce mois-ci. Une aberration pour cette œuvre qui précède de seulement quelques mois la publication du classique premier disque du Yellow Magic Orchestra, le groupe que Sakamoto formera avec Haruomi Hosono et Yukihiro Takahashi, et qui a fait d'eux les Kraftwerk au pays du soleil levant.

En une petite quarantaine de minutes, on retrouve tout ce qui fait le charme intemporel du YMO : la science de la mélodie parfaite, le besoin permanent d'expérimentation, mais surtout cette exigence, restée intacte jusque sur les plus récents efforts de Sakamoto - quand bien même elles s'exprime différemment, de manière plus sombre et oblique. Allergiques aux solos de guitares à rallonge s'abstenir, Thousand Knives Of est sorti en pleine déferlante city pop, et le disque s'affiche sous un jour forcément un peu kitsch qui vient donner un cadre d'expression inédit à ces bidouillages électroniques, et fait cette dizaine de titres en un véritable balai kawaii, en équilibre permanent entre le beau et le nerd.

Arthur Russell

Iowa Dream

On en a bouffés, des disques des sixtes et seventies américaines. Folk, pop, rock, punk, dans un esprit qui nous a parfois poussés à la saturation. Et puis quand on se décide enfin à tourner définitivement le regard vers l’avenir, on tombe sur cette réédition d’Audika Records. Arthur Russell, malgré une certaine célébrité chez les amateurs de pop vintage et de rock avant-gardiste, reste un artiste de l’ombre. Mort jeune dans l’épidémie de SIDA des années 1980 et 1990 à New-York, il n’a pas eu le temps de s’installer dans le statut de « classique » qu’il méritait.

Décidé à sortir tout ce qui pourrait avoir de la valeur à l’écoute chez lui, le label de Portland vient de mettre à jour dix-neuf démos inédites, composées dans les années 1970, le tout rassemblé dans un disque intitulé Iowa Dream. On y entend Russell à la guitare sèche, parfois accompagné, chantant la vie d’un jeune des campagnes américaines à la rencontre du monde. On y reconnaît sa proximité avec Allen Ginsberg et le mouvement des poètes du quotidien, rattachant la simplicité de l’existence au vertige d’un départ sur les routes de l’inconnu. Et au milieu de cette tendresse, on y découvre un Arthur Russell aux portes du disco, déambulant sa voix sur de dansantes lignes de basse. L’artiste se dévoile, se redécouvre, et honnêtement, on en pleure de joie.

Pierre Vassiliu

En VOYAGES

Il y a deux ans, Born Bad Records avait eu l’excellente idée de réhabiliter Pierre Vassiliu avec Face B, une compilation qui ne contenait pas que des faces B, mais qui avait permis à tous ceux qui lui avait donné sa chance de se faire une image autrement moins gaudriolesque d’un artiste aujourd’hui méprisé, une image qui allait bien au-delà des clichés et de ses quelques tubes légers et de la bonhomie qui le caractérisait. En même temps, précisons également que le succès, Pierre Vassiliu n’a pas toujours couru après, du moins dans l’esprit de son entourage, comme le démontre bien cette anecdote racontée par son fils Clovis : « Un de ses agents, qu’il surnommait Madame Soleil, me disait : "Ton père, j’ai jamais vu un mec qui fait autant d’efforts pour saccager sa carrière" »

Cette nouvelle livraison de chansons s’intitule En VOYAGES mais ce titre aurait tout aussi bien pu se retrouver sur la pochette du premier volume tant on entrevoyait déjà sur de nombreux titres de Face B cette ouverture sur le monde et cette incapacité à tenir en place. Dans cette seconde fournée encore compilée par Guido Minisky (membre fondateur de Acid Arab) et JB Guillot (boss de Born Bad), les influences ‘du monde’ sont logiquement plus marquées, notamment lorsqu’il est question de bossa (« Initiation »), de maloya (« Moustache »), de musiques africaines (« Noix de Cola ») ou de funk (« Pierre bats ta femme »).

Mais les velléités exploratrices de Pierre Vassiliu, elles s’appliquaient également à la variété et à la chanson de l’époque, faisant de cet attachant franc-tireur au parcours atypique un candidat idéal à l’incompréhension des masses. On ira pas jusqu’à dire que ce triste destin, Pierre Vassiliu l’avait bien mérité, mais tout sur ces deux compilations renvoient à un artiste tombé dans le mainstream par hasard, et qui aurait peut-être eu la reconnaissance qu’il méritait vraiment de son vivant si « Qui c’est celui-là » n’était pas passé par là…

Ana Mazzotti

Ana Mazzotti

Nul doute qu’en France, Ana Mazzotti n’est pas une légende. Au Brésil, si la chose est plus complexe, du moins peut-on dire qu’elle avait tout pour l’être. Née à Caixas, dans la partie sud du pays, elle grandit dans une famille de musiciens, apprend rapidement l’accordéon et la chanson traditionnelle. Mais poussée par ce petit quelque chose que les autres n’ont pas, elle réagit immédiatement à la vague rock’n’roll qui touche le Brésil à la fin des années 1960. Partie à Sao Paulo, elle fondera un cover-band des Beatles avant de partir en solo. Mais cette carrière solo ne durera que deux albums : Niguem Vai Me Segurar, sorti en 1974, et Ana Mazzotti, en 1974. Son mariage, la fin d’une époque, puis un décès prématurée à seulement 38 ans empêcheront cette voix de devenir plus qu’un talent qui n’a pas eu la chance de s’étendre dans le temps. Car quand on dit que tout était réuni, c’est vraiment tout : un producteur, un public, un groupe extrêmement talentueux et, surtout, un talent fou. Au milieu de ce mélange de funk, de disco, de jazz et de musiques brésiliennes, sa voix s’élève comme un élément tout à fait à part dans le disque. Sa fragilité et son inventivité se marient à merveille aux pads naissant des synthétiseurs et aux arrangements assez étonnants de son groupe. En somme, une vraie diva qui n’a jamais eu le temps de le devenir, à découvrir grâce à Far Out Records.

Yoshio Ojima

Une Collection des Chaînons I & II

Vous cherchez une preuve qu'on vit une époque formidable, du moins pour la musique : la compilation Kankyo Ongaku parue chez Light In The Attic, qui a fait un détour soigneux par ce dossier pour finir par la case chronique et chopper un 9/10 mérité, a été nominée pour un Grammy. Un PUTAIN de Grammy, mon frère. Au-delà de la simple fierté de voir hypothétiquement débarquer une foule de quidams désireux de découvrir tout un âge d'or de l'ambient au pays du soleil levant, on se frotte les mains à l'idée de voir débarquer dans les mois à venir les longs formats dont sont issus toutes ces incroyables individualités. C'est justement le cas de WRWTFWW Records, la structure du Suisse Gevevan Heathen, qui s'est offert les deux volumes de Une Collection des Chaînons, signés Yoshio Ojima, initialement écrits pour habiller les galeries du Spiral Wacoal Art Center à Tokyo.

Une ambition que ces compositions semblent remplir à merveille : tout au long de ces deux disques, on a le sentiment que la musique épouse l'espace dans lequel elle évolue, et s'y promène en toute liberté. Splendides, pleines de respirations et d'irrégularités, ridiculement cycliques mais imprévisibles, les pistes de Une collection des chaînons viennent rappeler au moins un fait important : au Japon, l'ambient ne s'écoute pas uniquement, et existe pour installer de la spiritualité dans des lieux de vie, comme par nécessité d'offrir un peu de poésie au milieu d'une architecture urbaine faite de béton et de néons. Une initiative qu'on ne peut que saluer, surtout que de ce côté-ci du monde, on préfère plutôt t'envoyer du Jean-Jacques Goldman sur ton quai de RER en espérant que ça redescendra ta colère de voir le traffic perturbé pour la troisième fois de la semaine.

En somme, on ne peut que vous recommander chaudement ce petit chef d'œuvre d'ambient, qui d'un bout à l'autre de ses compositions, est un cadeau pour l'âme d'une beauté rare et intemporelle, et une nouvelle réédition indispensable à l'actif de la structure suisse.

Luc Ferrari

Photophonie

Que Luc Ferrari soit un compositeur à part dans la musique concrète, c’est un fait. Mais qu’on ait la chance de le voir revenir sur le devant de la scène en est une autre. Deuxième réédition de l’année déjà pour l’ancien membre du GRM. Connu pour ses photographies sonores de lieux, Luc Ferrari a oscillé dans son histoire musicale entre la prise de son pure et le travail en studio. Et si ce sont ses œuvres les plus « naturalistes » qui ont fait sa relative célébrité, c’est bien sous un autre jour que Transversales Disques propose de nous le faire découvrir dans Photophonie, un disque qui contient quatre bandes magnétiques inédites et composées entre 1973 et 1992. Quatre bandes de longueurs radicalement différentes, allant d’une demi-heure à quelques secondes seulement, et qui permettent de retracer une histoire en sourdine du sombre travail de Ferrari en studio. On y entend la recréation artificielle d’élément probablement entendus dehors, la narration d’un renouveau qu’on ne saurait qualifier d’inquiétant ou de révolutionnaire, et on a l’impression de le voir jouer avec ses machines. Distordre, couper, inverser, surprendre et rire : tout y est, dans une musique inouïe et paradoxalement très humaine.