À la fois aubaine et business, l’exercice de la réédition du classique (avéré ou qui s’ignore) et de l’excavation de vieilleries disparues du circuit implique chez l’auditeur un peu curieux une occupation assez conséquente du temps de cerveau disponible. Histoire de vous aider à y voir un peu plus clair dans cette jungle, GMD a lancé In Dust We Trust, sélection vaguement bimestrielle de ces rééditions qui ont attiré notre attention pour plein de bonnes raisons.

Mazouni

Un Dandy en Exil – Algérie – France (1969 - 1983)

L’avantage des compilations, c’est que le titre de l’ouvrage reflète souvent fidèlement ce qu’il contient. Sur cette nouvelle compilation montée par Born Bad Records, on partira donc à la rencontre de Mohammed Mazouni, chanteur de variété maghrébine devenu culte dans la communauté algérienne et exilée au cours de son séjour en France (de 1969 à 1983 évidemment). Pas d’exil forcé dans ce départ, mais une volonté de découvrir un autre univers, même si le coup d’état soviétique a évidemment joué son rôle. De ce fait, si la musique de Mohammed Mazouni emprunte évidemment aux difficultés de ses compatriotes, (« je ne monte pas avec toi, parce que tu es un Arabe » fait-il entonner à une chanteuse jouant le rôle d’une prostituée sur « Amour Maâk »), le chanteur joue avant tout la musique du bled. Faite d’emprunts à toutes les traditions musicales algériennes, sa musique a un côté yé-yé évident, et aborde également quantité de thèmes au cours de cette (très) longue compilation. Tous ne font évidemment pas mouche, et certains ont fort mal vieilli (on pense à cette chanson anti-mini-jupe incroyablement kitsch), mais le disque comporte son petit lot de coups de génie, à l’image de ce « Écoute-moi camarade » repris ensuite par Rachid Taha. Et contrairement à ce que le titre aurait pu suggérer, Mohammed Mazouni est toujours parmi nous. Enfin, pas tout à fait, vu que le chanteur opère désormais depuis l’Algérie. De quoi donner lieu peut-être à d’autres compilations, aussi qualitatives on l’espère.

Manu Dibango

African Voodoo

C’est bon, ne faites pas ceux qui savent. Comme 99% de la population, vous direz de Manu Dibango qu’il est ce sympathique Africain (ne faites pas non plus ceux qui connaissent son pays d’origine) aux chemises bariolées et au grand sourire dont la notoriété tient au litige qui l’a opposé à un pédophile notoire, qui était accessoirement la plus grande popstar de tous les temps – pour rappel, les ‘Mama-koo Mama-sa Maku-Maku-sa’ de « Wanna Be Startin Somethin » ont été pompés au « Soul Makossa » du saxophoniste camerounais. Du coup, c’est un vrai bonheur de voir le label parisien Hot Casa Records sortir de ses tiroirs African Voodoo, album rare de Manu Dibango enregistré au début des années 70 dans les studios Pathé-Marconi de Boulbi et dont le contenu ne devait pas servir à enjailler les amateurs d’afrobeat de l’époque, mais plutôt de tapis sonore pour des publicités, des films et des objets télévisuels. Entouré de musiciens que seul ton tonton un peu chéper qui se fait des couilles en or en revendant ses vieux originaux sur Discogs peut connaître, Manu Dibango s’éloigne de ses terrains de jeu habituels pour laisser libre cours à son imagination, et se tester sur des pistes qui flirtent avec la soul, l’easy listening, le jazz ou le funk, et qui témoignent autant de sa maîtrise de son instrument de prédilection que de sa capacité à diriger une équipe de musiciens tous acquis à la cause d’un groove léger, d'une musique pop riche et parfois complexe. Assez logiquement, aucun de ces titres n’a servi à vendre des yoghourts ou mettre en musique les exploits de Bebel, mais aujourd’hui encore, ils résonnent comme le travail d’un artiste qui a bien gagné sa place au panthéon des plus grands musiciens du continent africain.

Mort Garson

Mother Eath’s Plantasia

Plantasia est le dernier album du compositeur et interprète canadien Mort Garson. Mais ce n’est pas pour autant une porte fermée sur sa vie, car à partir de cette production de 1976, Garson va se consacrer à la musique de film. On ne sera alors pas étonné de la narration qui se déploie partout dans Plantasia. Un album pour faire vivre la nature, un album pour se laisser exister soi, et permettre à nos histoires de s’entremêler les unes aux autres. Ce côté organique, c’est ce qui trouble le plus : tissé en lui-même, avec son époque et celle à venir, le disque propose une première écoute qui a tout d’une vingtième. Tout fait sens, et partout on reconnaît des choses. La musique des films de la Nouvelle Vague, les premières expérimentations électroniques, la pop américaine, mais aussi les bandes-son à venir pour le jeu vidéo – écoutez « Concerto For Philodendron And Pothos » et dites-nous si vous n’y entendez pas une préfiguration absolument parfaite de la musique de Zelda : Ocarina Of Time. Notre conseil face à ce trop-plein de déjà-vu : abandonnez tout et, comme Plantasia nous y invite, devenez plante vous-même. Pensez au passage à remercier Sacred Bones de rééditer dans une version très propre votre prochain disque de chevet.

Sam Rivers

Contours

Quand on pense « New Thing » et free jazz, Blue Note n’est pas le premier label qui vient à l’esprit. Se faisant damer le pion par d’autres maisons moins frileuses à l’idée de promouvoir cette nouvelle génération de jazzmen assoiffés de liberté, le célèbre label new-yorkais n’a jamais eu dans son catalogue beaucoup d’albums avant-gardistes, bien que ceux-ci soient pour la plupart exceptionnels. C’est le cas du Contours de Sam Rivers, perle oubliée parmi les innombrables classiques du catalogue de la Note Bleue. Le saxophoniste, en plus d’avoir un jeu original et intelligent, était un compositeur très largement sous-estimé, capable d’écrire des bombes débordantes de charme et d’inventivité pour les auditeurs n’ayant pas froid aux yeux. En témoigne une bonne partie de sa discographie, qui n’a absolument pas à rougir face à celles de libertaires plus connus. Cette session, enregistrée en 1967 avec un line-up solide (Herbie Hancock, Freddie Hubbard, Ron Carter et Joe Chambers) est longtemps restée dans l’oubli. Grande idée que cette nouvelle série de rééditions “Tone Poet”, proposant des albums assez rares dans de luxueux pressages remasterisés au son irréprochable, et proposés en gatefold avec de belles photos inédites. Blue Note semble enfin s’intéresser à son back catalogue et rend disponible à nouveau des tueries qui auraient dû l’être depuis longtemps, et dont le son leur rend enfin honneur (ce qui n’est pas toujours le cas avec le label). Foncez !

Various Artists

Mr. Bongo Record Club vol. 3

À première vue, on pourrait penser que les compilations sorties à intervalles pas trop réguliers par Mr. Bongo font office de séance de rattrapage pour les amateurs de musique brésilienne, de highlife ghanéen ou plus globalement d’obscurs trésors à destination de celles et ceux qui ont un peu de mal à suivre l’impressionnant calendrier de rééditions imposé par le label anglais. Rien n’est plus faux. Le Mr. Bongo Record Club, c’est en fait un enchaînement de belles trouvailles et une sélection de pépitos qui ont eu leur petit succès dans les dj sets de l’équipe. Ce qui veut dire que sur ce troisième volume (comme sur les deux premiers en réalité), la cohérence est sacrifiée sur l’autel de l’efficacité. Et n’ayons pas peur de le dire : rarement on a été autant favorable à un massacre en règle. Car si le terrain de jeu est vaste, il est aussi qualitatif et bourré de recoins dans lesquels on n’aurait jamais été s’aventurer si on ne nous y avait pas poussés. Sur cette compilation, c’est notamment le cas lorsque la sélection s’aventure du côté de la musique brésilienne – le domaine d’excellence des têtes chercheuses de Mr. Bongo depuis le début de l’aventure en 1989 à Brighton. Mais comme cela doit concerner un tiers de ce Mr. Bongo Record Club vol. 3, on s’en voudrait aussi de ne pas souligner le wow factor de la pop chorale du Tokyo Academic Philarmonic Chorus Group, la forte probabilité que le « Spash » de Peacock tourne dans les sets d’un Antal, ou l’élégance rare du funk instrumental du Libanais Alias Rahbani. Mr Bongo, Mr. Bingo.

Ufomammut

XX Box Set

Qu’est-ce qui est lourd et qui vient d’Italie ? On ne parlera ni de la médiocrité de Matteo Salvini ni de lasagnes, mais plutôt d’une rétrospective bienvenue d’un des groupes de doom les plus sous-estimés : Ufomammut. Nos voisins du Piémont fêtent en effet leur 20 ans de carrière cette année, et veulent marquer le coup en ressortant l’intégralité de leur discographie (plus deux lives inédits en cadeau) dans un superbe coffret limité de 12 vinyles de couleur (ou 9 CD pour les allergiques aux galettes) accompagnés de nombreux bonus qui raviront les amateurs de beaux collectors. Peu de groupes portent aussi bien leur nom que le combo transalpin : à la fois cosmique et pachydermique, leur signature sonore inimitable représente certainement la quintessence de ce à quoi pourrait ressembler Saint Vitus sous space-cake. Assez constante, leur discographie ne manque pas de surprises, à l’image de l’inoubliable Eve et son morceau titre de 45min, ou du premier opus Godlike Snake (2000) et ses riffs à vous décoller la mâchoire. Bref, une belle tranche de musique mystique et supersonique qui ravira tous ceux qui aiment se faire des crampes aux cervicales dans leur salon. Profitons-en pour signaler que le groupe sera en tournée au début de l’automne avec quelques dates sous nos latitudes, et que lesdites crampes n’en seront que meilleures dans ces conditions…

Various Artists

Pacific Breeze: Japanese City Pop, AOR & Boogie 1976-1986

Après le psyché/folk 60’s/70’s de Even A Tree Can Shed Tears et la compile d’ambient Kankyo Ongaku, le label Light In The Attic continue de régaler avec une nouvelle exploration d’un pan entier de la culture musicale japonaise. Dès les premières notes de synthé de "I Say Who" suivies rapidement de cuivres et de murmures féminins, le décor est posé : celui d’une pop moite et oisive. La compilation Pacific Breeze: Japanese City Pop, AOR & Boogie 1976-1986 fait le tour d’une décennie dorée pour un genre à l’origine considéré comme un objet de consommation de masse : la city pop. Au sommet des charts dans l’Archipel dans les années 80, plébiscitée par les masses et dédaignée par les snobs, cette musique facile est un pur produit nippon qui s’est approprié les codes du funk américain pour les revisiter dans un melting-pot de différentes influences : musique de film, pop et techno. Cette collection de 16 pépites dresse un tour d’horizon exhaustif du genre, faisant alterner des artistes reconnus comme Taeko Ohnuki, qui en 1976 a sorti l’un des tout premiers disques catalogués city pop, des bizarreries technoïdes qui lorgnent vers un Kraftwerk ayant abusé du saké, et des sucreries pur plaisir coupable. À l’écoute de "Subterraneant Futari Bocci" ou "Exotic Yokogao" impossible de ne pas s’imaginer dans City Hunter faisant crisser les pneus de son coupé cabriolet sur le bitume au cœur de la ville en fusion. Bande-son parfaite pour nuit de canicule dans la jungle de béton.

Various Artists

Jambú e Os Míticos Sons Da Amazônia

Comme le nom du label l’indique assez clairement, Analog Africa a pour habitude de limiter son champ d’action au seul continent africain. Après, on peut imaginer qu’au fil de leurs pérégrinations, les têtes chercheuses du label allemand tombent sur des choses ne relevant pas de leur sphère d’influence, mais à côté desquelles ils ne veulent absolument pas passer. Et dans le cas de la compilation Jambú e Os Míticos Sons Da Amazônia, on imagine sans mal les frissons qui ont parcouru l’échine du patron Samy Ben Redjeb quand l’opportunité s’est présentée de sortir cette compilation regroupant des morceaux ayant pour point d’ancrage le Parà, état du nord du Brésil grand comme la France et le Royaume-Uni, mais peuplé de 7 millions d’âmes seulement. Une dizaine de groupes et artistes composent le tracklisting d’une compilation rigoureusement indispensable, et fascinante pour sa faculté à nous imprégner de la ferveur de bouillantes soirées dans le Belèm des années 70. Mélangeant tradition locale, grands courants musicaux brésiliens et influences extérieures (les Caraïbes ne sont pas loin, et de nombreux esclaves béninois ont peuplé contre leur gré cette région agricole), Jambú e Os Míticos Sons Da Amazônia est une masterclass en joie de vivre, un putain de cri du cœur poussé par des musiciens qui étaient portés par la seule envie de faire oublier à leur auditoire une journée de merde, une existence misérable. Nous sommes en juin 2019, et il faudra se lever tôt pour trouver plus jouissif et libérateur d’ici à la fin de l’année.

Fabio & Grooverider

30 Years of Rage Part 1 & 2

Londres, 1988 : l’Angleterre sort de son second Summer of Love, et la acid house pénètre la société à grande échelle. Le grand arbre de l’électronique made in UK pousse à une rapidité démentielle, et les racines de la UK bass, de la jungle et du mouvement drum sont toutes emmêlées dans les folles soirées organisées par le club Heaven. RAGE, c’est le nom qu’on donne alors à ces nuits sans fin dans lesquelles l’histoire de toute une culture est en train de se préparer. Trente ans plus tard, les deux DJs à l’origine de ces soirées, Fabio et Grooverider, reviennent pour un bilan aussi historique qu’esthétique. Car dans les deux premières parties de 30 Years Of Rage – les parties 3 et 4 sont encore à venir - « no filler, only killer ». Plus encore que de proposer des morceaux originels de la jungle, la compilation fait le tour de toute une époque en seize titres qui sont autant de pépites, musicalement ou pour situer le mouvement dans un contexte plus large. De quoi faire date en offrant une superbe base à partir de laquelle digger pendant des heures.

Various Artists

Brazil USA 70

Au plus fort de la dictature militaire au Brésil, il devient difficile pour de nombreux artistes de Música Popular Brasileira d’exprimer sur disque leurs inquiétudes, leurs désirs de justice sociale et de liberté. Nombreux sont ceux qui se voient emprisonnés, menacés, ou poussés à l’exil. Alors que certains comme Caetano Veloso rejoignent l’Europe, d’autres choisissent les États-Unis, terre d’accueil propice depuis que le virus de la Bossa Nova s’y est répandu au milieu des années 60. C’est dans ce contexte ambivalent, entre une musique populaire américaine bouleversée par le rock et une frustration artistique intenable dans un Brésil plus créatif que jamais, que s’inscrit la compilation Brazil USA 70 de Soul Jazz Records. La lumière y est mise sur les travaux de ces Brésiliens exilés, afin de saisir ces instants de grâce artistique où deux traditions musicales se dévorent sans limites l’une et l’autre. Si le choix des artistes parait évident avec des noms tels que Airto, Sergio Mendes ou Deodato, la sélection des morceaux est, comme toujours chez Soul Jazz, réjouissante. Elle balaye également assez large, de la Fusion à la pure Samba en passant par les orgies de percussions carnavalesques de Dom Um Romao. Les diggers de musique brésilienne n’y verront surement aucun intérêt, mais ce genre de disque (accompagné d’un livret fourni et bien documenté) est une porte d’entrée idéale vers une “musique du monde” dont l’influence sur nos “musiques d’ici” est souvent ignorée du grand public.

Stereolab

Transient Random-Noise Bursts with Announcements / Mars Audiac Quintet

Cela fait des années que les collectionneurs en rêvent, c’est désormais une réalité : Stereolab réédite l’ensemble de sa discographie en vinyle et CD, du furieux Transient Random-Noise Bursts With Announcements de 1993 jusqu’au doux-amer Margerine Eclipse de 2004. Fini de s’arracher les cheveux à la recherche des pressages duophonic originaux, Warp ressort petit à petit (jusque début 2020) les disques du “Groop” dans des éditions hyper qualitatives (pressage et packaging), toutes accompagnées d’un troisième disque d’inédits, de démos et de mix alternatifs qui jettent une nouvelle lumière sur le processus créatif d’un des groupes les plus originaux de la fin du XXe siècle. Les deux premiers albums, Transient Random-Noise Bursts With Announcements et Mars Audiac Quintet sont déjà disponibles et sont si beaux qu'ils rendent l'attente des suivants insurmontables. C’est l’occasion rêvée de (re)découvrir ce groupe atypique au possible, où la pop rêveuse faussement naïve côtoie l’expérimentation retro-futuriste débridée. On attribue souvent au groupe la genèse du post-rock… Rien que ça !