À la fois aubaine et business, l’exercice de la réédition du classique (avéré ou qui s’ignore) et de l’excavation de vieilleries disparues du circuit implique chez l’auditeur un peu curieux une occupation assez conséquente du temps de cerveau disponible. Histoire de vous aider à y voir un peu plus clair dans cette jungle, GMD lance In Dust We Trust, sélection vaguement bimestrielle de ce qui a attiré notre attention.

Various Artists

Tchic Tchic, French Bossa Nova (1963-1974)

On ne le nie pas : un volume conséquent d'excellents musiciens francophones se sont succédés au fil des décennies. Pour autant, il demeure une constante : et si le complexe ultime de notre patrimoine, c'était de n'être qu'un pays de musette ? En effet, on observe trop souvent incapacité à imposer une musique typiquement française, comme l'Irlande avec ses hymnes de pubs, ou le Brésil avec la bossa nova. Justement. Passés maîtres dans cet art qui consiste à copier, à s'approprier la musique des autres, on en vient finalement à se demander ce qui distingue réellement un bon d'un mauvais copieur. Et tout logiquement, lorsqu'il s'agit d'investir le terrain de la bossa nova, de se demander : qu'est-ce qui distingue Art Mengo d'Elie Semoun ? Si la frontière est mince, c'est parce que ces deux exemples montrent combien les accords bossa épousent à la perfection à la langue de Molière. Et parce qu'ils savent qu'on a pas envie de s'écouter pour la millième fois Fenêtre sur cour d'Henri Salvador, les diggers de Born Bad Records ont choisi de se plonger dans les faces B de toute la variété française des années 60 et 70 qui, après le raz-de-marée jazz, a décidé d'oser le grand écart brésilien en roucoulant sur ces rythmes si particuliers. On ne se trompe pas trop en disant que Tchic Tchic tombe à point nommé : avec cette collection de chansons impeccables, complètement solaires et romantiques, tout est sur mesure pour un week-end en amoureux dans un charmant mas de Provence. Mais outre le plaisir d'écoute réel, cette compilation interpelle par sa valeur documentaire, dans cet éloge de la belle copie dont la France est devenue experte, toujours diablement fortiche pour attraper les tics de production et les retranscrire dans des morceaux qui ne créent rien mais opèrent à la limite du stéréotype brésilien, malgré leur charme immédiat et leur parfum un rien kitsch. (Aurélien)

The Living Room

Room Service

Si l’on évoque le nom « Voorn » avec un amateur de musique électronique, il y a de fortes chances pour qu’il pense à Joris Voorn, devenu au fil des ans une valeur sûre de la tech-house pour big rooms et very big festivals. Si votre interlocuteur est plus âgé, ou à des goûts plus pointus, il vous parlera peut-être d’Orlando Voorn, figure certes moins connue mais néanmoins essentielle de l’électronique batave et qui, à travers une palanquée de pseudonymes s’est imposé comme l’un des grands héritiers européens de la première vague de la techno de Détroit – il peut d’ailleurs se targuer d’avoir collaboré avec certaines de ses légendes comme Derrick May ou et Kevin Saunderson, et d’avoir sorti des titres sur le label de ce dernier. Mais c’est encore un autre alias de l’amstellodamois que le label franco-suisse Musique pour la danse est allé déterrer pour sa nouvelle réédition. Et s’il est ici aussi question de techno, c’est avec sa facette plus « domestique » qu’Orlando Voorn s’amusait en 1994, le temps d’un album qui fait l’objet d’une réédition essentielle – le communiqué de presse use de l’expression « criminally underrated » à très juste titre. 1994, c’est aussi une année importante pour la musique électronique au sens plus large: cette année, rien que sur Warp, on a droit à la compilation Artificial Intelligence II, au Selected Ambient Works vol. 2 d’Aphex Twin et au Amber de Autechre. C’est la rencontre de ces deux univers, l’un plus mental et l’autre plus hédoniste, qui se matérialise sur un disque dont la plupart des pistes, si elles n’ont pas leur place dans un club, ne sont pas pour autant complètement amorphes ou dénuées de reliefs dansants. On peut même imaginer que cette science du dancefloor infuse consciemment des morceaux qui, quand on les écoute aujourd’hui, avaient déjà quelques années d’avance sur la concurrence au moment de leur sortie. Bourré de mélodies tirées au cordeau, gorgé de claviers lunaires, et pas avare en petites cassures et belles surprises (ces poussées de fièvre funk ou breakbeat, un régal), The Living Room parle à tous les amateurs de musique électronique, sans snobisme mais avec un degré d’exigence qui jamais ne se dément. Et puis surtout, ce qui était déjà à l’époque un gros strike pour Orlando Voorn contribue deux grosses décennies plus tard à la réussite d’un label qui est peut-être en train de vivre sa meilleure année. (Jeff)

Ron Geesin

Pot-Boilers (Ron Geesin Soundtracks To Stephen Dwoskin Films 1966-1970)

Dire que Ron Geesin est un personnage discret de la musique est faible. A ce point-là, il faudrait même parler d’un oublié. C’est que l’Écossais, né en 1943, s’est révélé au début des années 1970 avec des créations plutôt obscures. Signé chez le label britannique KPM, il a enchaîné les Electrosound, compilations de compositions expérimentales riches mais difficiles à appréhender. Pourtant, à la même époque, il travaille avec un groupe relativement célèbre, Pink Floyd. En sortant un Music From The Body en compagnie de Roger Waters en 1970, Geesin s’affirme comme un proche du groupe. A tel point qu’il est en réalité le co-compositeur du monumental titre « Atom Heart Mother ». Ce que le label londonien Trunk Records réédite cet été n’a pourtant rien à voir avec Pink Floyd, puisqu’il s’agit d’un autre pan important de la carrière de Ron Geesin, à savoir ses compositions pour les films de Stephen Dwoskin. Réalisateur phare d’une expérimentation intimiste américaine dans les années 1960 et 1970, il a eu recourt à Ron Geesin à plusieurs reprises pour ses courts-métrages. Plus que des illustrations sonores ou des bandes originales, les pièces de Ron Geesin sont fondues dans le moule visuel de Dwoskin, participant au même titre que les images à donner corps à l’oeuvre. Si on parle de cinéma intimiste, c’est parce qu’on y retrouve des gens dépeints dans leurs moments de solitude ou de réflexion, prêtant à la musique un rôle d’exploration des aventures intérieures. Alors en plus d’écouter Pot-Boilers, on vous conseille évidemment de jeter un œil à Moment ou Chinese Crackers, disponibles sur Youtube. (Emile)

Neil Young

Homegrown

Très souvent, si les faces B, les chutes de studio ou les unreleased ne finissent que sur une ‘deluxe version’ à la faveur d’une réédition ou d’une opération visant à remettre un peu de beurre dans les épinards d’un label, d’un artiste ou de ses ayant-droits, c’est pour une bonne raison, ayant trait à leur qualité. Il en va de même pour les « albums perdus » qu’un label va essayer de nous vendre comme la pièce indispensable qui manque à notre collection. Bien sûr, à chaque règle ses exceptions. Surtout quand on parle d’un artiste comme Neil Young, dont les moins bons albums sont quand même dignes de notre intérêt – Trans, sorti en 1982, est un bon exemple. Forcément, Homegrown ne pouvait pas être mauvais, mais on ne pensait quand même pas se prendre une telle claque : si le disque n’est pas sorti à l’époque, c’est pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la musique – un divorce acrimonieux avec l’actrice Carrie Snodgress, et mère de son premier fils Zeke. Le Canadien n’a jamais eu de mal à se mettre à nu dans sa musique, mais ces titres-là « I’d too embarrassed to put them out ». On peut comprendre pourquoi : dès le titre d’ouverture il y expose son chagrin comme rarement auparavant sur une balade qui rappelle les plus belles heures de Harvest. Car c’est bien à ce classique du (country) rock que Homegrown fait immédiatement penser, même s’il se permet quelques petits écarts stylistiques comme sur le bluesy « We Don’t Smoke It No More ». Un parallèle avec Harvest qui nous fait dire que ce « disque oublié » aurait pu connaître le même succès planétaire que son grand frère si, comme le raconte une autre légende, Neil Young n’aurait pas préféré sortir Tonight’s The Night à la place après avoir fait écouter les deux disques à un parterre d’amis réunis au célèbre Chateau Marmont de Los Angeles un soir de 1975. Il faut alors écouter ces deux disques (et le On The Beach qui précédait) pour comprendre la frénésie créative et le génie absolu qui habitait Neil Young à cette époque. (Jeff)

Luomo

Vocalcity

Il y a quelques semaines à peine, Sasu Ripatti donnait de ses nouvelles sous son alias Vladislav Delay avec un Rakka doux comme le frottement d’un papier verré sur une plaie purulente. Un disque dense, éprouvant, qu’on conseille plutôt aux fans de Merzbow et Prurient. Mais 2020 est une autre année importante pour le prolifique producteur finlandais, puisqu’elle coïncide avec le vingtième anniversaire de la sortie de Vocalcity, qui est ressorti pour l’occasion dans une version remasterisée - et au format numérique uniquement. Cet album important, il sorti à l’époque sur Force Tracks, tout petit label berlinois spécialisé dans un genre qui faisait fureur à l’époque, la minimale. Car c’est bien dans son versant le plus house que Sasu Ripatti a su briller comme peu d’autres ont pu le faire, livrant même un des albums les plus emblématiques du genre. Logiquement, c’est dans des compositions fleuves usant pourtant d’un motif extrêmement simple répété à en donner le tournis que Luomo s’épanouit – comptez généralement entre 12 et 15 minutes par titre. Mais en plus d’être la photographie d’une époque où les noms d’Isolée, Ricardo Villalobos ou Pantha du Prince étaient sur toutes les lèvres, Vocalcity est un disque totalement abouti et réussi, dont on prend énormément de plaisir à l’écoute, quand bien même la microhouse a aujourd’hui à peu près autant de poids sur la scène électronique que Kanye West sur l’échiquier politique américain. Et cette capacité de transcender les époques malgré des parti-pris stylistiques qui ne vieillissent pas toujours bien (ou attendent patiemment d’être à nouveau à la mode), c’est bien la preuve que l’on tient un disque spécial. (Jeff)

Sylvester

Step II

On ne saurait pas encore dire si 2020 est une grande année pour les sorties d'album, mais ce qu'on peut déjà affirmer, c'est qu'on se prend baffe sur baffe au niveau des rééditions. Il suffit de repasser sur les deux premiers numéros du présent dossier sortis depuis janvier pour se rendre compte de toutes les merveilles qu'on a (re)découvertes. L'une des dernières rééditions dont on peut déjà affirmer qu'elle nous a mis dans un état pas possible, c'est celle du Step II du grand Sylvester chez Craft Recordings. Un album iconique du disco, par un chanteur qui l'était tout autant, et qui sortait alors de sa période Cockettes, un crew très expé de drag des années 1960. Sur les sept titres que compte le disque, il y a notamment la bombe "Dance (Disco Heat), mais surtout l'intouchable "You Make Me Feel (Might Real)", une collaboration entre Sylvester et le génial producteur Patrick Cowley, dont on dit généralement qu'elle a jeté les bases du Hi-NRG, une sous-branche du disco connue pour ses cadences encore plus folles que d'habitude. Si une nouvelle sortie physique de ce disque monumental n'est pas à l'ordre du jour, un autre élément devrait ravir les puristes : les sept titres de Step II ont été remasterisés et sont désormais disponibles sur toutes les plateformes, de quoi raviver la flamme de cette légende de la culture LGBTQI+ et de la culture disco - demandez à n'importe quel spécialiste du genre, et Sylvester terminera souvent dans le top 3 des plus grandes stars de l'époque, entouré sur le podium de Donna Summer ou Gloria Gaynor. (Emile)