Face à une actualité dictée par la frénésie de nos timelines et les avis définitifs de moins de 140 caractères, Digestion lente prend une bonne dose de recul et revient plusieurs mois après leur sortie sur ces disques qui ont fait l'actualité (ou pas). 

Les yeux s'ouvrent, il fait encore nuit. Dans mon dos, j'entends le ronflement paisible, régulier et implacable de ma compagne. De toute évidence, ce n'est pas elle qui m'a réveillé. Quelle heure peut-il être ? Je tâtonne à la recherche de mes lunettes, je quitte doucement le lit, en direction de la cuisine. L'horloge digitale du four affiche une heure du matin, et l'insomnie guette encore. C'est la troisième fois cette semaine. Même rituel: je me fais couler un verre d'eau, je m'enfourne un de ces calmants que mon sympathique généraliste m'a prescrit, et je reprends le chemin des couvertures afin de repartir à la recherche du sommeil perdu. Combien de temps se passe-t-il avant de retrouver Morphée ? Difficile à dire. Mais quand le réveil se fait finalement entendre, le ventre est légèrement douloureux. Une nouvelle fois. Ce matin encore, le café n'arrangera rien, mais tant pis: avec le stress, impossible d'avaler quoique ce soit de solide. Et se faire violence n'en rendra le trajet que plus difficile.

Quand j'arrive au bureau, la mine est grise. Celle des collègues n'est pas plus reluisante d'ailleurs. Alors on s'efforce de ne pas apporter davantage de pesanteur: on lâche une blague de cul pas finaude, on se déride, et on tente comme on peut de se motiver entre deux gorgées du troisième café de la journée. Puis on regagne son bureau pour renouer avec cette gymnastique qu'on exécute cinq jours sur sept. On sourit aux clients, on décroche le téléphone, on tâche de ne pas traduire ce mal-être qui parasite le mental. Quand on ferme l'agence, on a la tête encore pleine d'une check list qu'on mettra parfois plusieurs jours à effacer. Et puis dans l'open space, on parle des gens qui évoluent, et on se pose la question de savoir quelle sera la prochaine étape pour nous. J'en parle à une collègue: "Tu vas exploser si tu continues comme ça". Je ricane, comme pour lui prouver le contraire. Intérieurement, je me sais définitivement en Y sur l'autoroute du burn out.

Il n'y a pas que la motivation qui a quitté le navire. La passion aussi s'est faite la malle: serré dans les transports, j'écoute sans passion plusieurs morceaux sur mon Spotify que je coupe parfois au bout d'une minute. Que ce soit clair: l'envie, d'ordinaire brûlante, n'y est pas. La routine et l'anxiété prennent bien trop de place, et ça, tout le monde commence à le sentir. Sur Messenger, le rédac' chef de Goûte Mes Disques s'agace de peu me lire, et en tient pour preuve l'absence de papiers en attente de publication. Je m'agace, grimace, esquisse une réponse cinglante. Puis me résout: il a raison. Alors je bredouille de vagues excuses, prétexte un contexte de vie un peu délicat et m'efforce de résoudre en expédiant de petits articles, sans trop d'implication et plus par volonté de paix sociale qu'autre chose. Puis je reprend mon zapping d'albums qui n'a d'autre objectif que de m'éviter de penser aux tâches du lendemain.

De manière un peu hasardeuse, je lance le dernier disque d'Orelsan, dans une optique toujours plus désintéressée. Car on ne va pas se mentir: j'ai jusqu'alors éprouvé peu d'intérêt pour sa musique. Puis les premières notes de "San" se font entendre, et beaucoup de choses changent. Beaucoup de choses remontent à la surface, aussi: "ça fait mal à la fierté, j'ai du mal à l'admettre, mais j'ai jamais été aussi perdu". Les phrases s'enchaînent, la tension monte, jusqu'au point de rupture "mais je craquerai pas, je craquerai pas, je craquerai pas... Mais je craquerai pas". Conforme à ses paroles, le rappeur de Caen ne flanche effectivement pas. Moi si. A l'intérieur, tout explose, j'ai les yeux légèrement embués et me sens comme soulagé de finalement entendre quelqu'un mettre les mots sur ce malaise qui me consume.

On a rarement l'occasion de tomber sur un disque qui met en musique ce que l'on vit à un instant T. Pourtant dès l'ouverture de La fête est finie, on parvient à mettre le doigt sur la grande force du troisième album du rappeur: réussir avec des formules simples à illustrer ce climat de vingtaine qui se meurt. La fête est finie, c'est le bilan d'une adolescence en fin de vie, avec son lot de victoires et d'actes manqués. C'est aussi un disque qui fait le point sur la suite, quand on envisage la parenté en étant certain d'être devenu une moitié d'adulte épanouie, avec les épaules assez solides pour entretenir émotionnellement et financièrement une famille. Le plus paradoxal, c'est sûrement de se dire que ce même bilan a été dressé par un mec aux allures d'éternel adolescent, biberonné aux mangas et à Pornhub. Un mec qu'on croyait incapable d'un tel tour de force.

Mais l'air de rien, Aurélien Cotentin a 35 ans. Et en dépit de l'immense capital sympathie qu'il nous inspire, on ne peut que constater comme ce rôle de perdant magnifique, à l'origine de son succès, s'effrite peu à peu. La sempiternelle question de savoir si l'on peut bien vieillir dans le rap, le Caennais n'y échappe pas lui non plus. Pour autant, et puisque dans l'art tout est une question de timing, il évoque des sujets qu'il abordait déjà à l'époque de "Suicide Social" mais avec moins de maladresse et de gaucherie. Sur La fête est finie, il semble avoir finalement trouvé la bonne impulsion pour parler de ces choses-là, probablement à l'aune de sa vie privée, et d'une carrière à la trajectoire la moins calculable possible, de doubleur de manga à réalisateur de films. Autant de casquettes indispensables pour celui qui admet avoir mis la moitié de sa vie pour savoir ce qu'il veut.

Il faut ajouter à tout cela une panoplie de parallèles, volontaires ou non, qui viennent renforcer l'attachement que l'on porte à cet album. L'usage du vocoder sur "La lumière" nous rappelle à ce que faisait L.O.A.S sur Tout Me Fait Rire. Et plus encore, à ce que faisait Mike Skinner à l'époque de son Original Pirate Material avec qui il partage d'immenses points communs dans les thématiques, la personnalité, et l'ADN UK: ainsi, "San" nous renvoie aux violons et à la progression mélodique de l'immense "Turn The Page", le roulement 2 step de "Dans ma ville on traîne" et ses accords house à son "Weak Become Heroes". On est donc peu surpris de croiser Dizzee Rascal comme unique invité international du disque: l'empreinte du rap anglais se retrouve un peu partout dans ce troisième album, sans que cela ne nuise à sa capacité à appliquer à une vaste palette de thèmes et d'exercices de style. D'autant plus quand cette démonstration de force se termine sur les sept minutes d'un "Notes pour trop tard" qui vient conclure le disque dans un feu d'artifice d'émotions et d'humilité. 

La fête est finie n'a pourtant pas l'ambition d'être un sans-faute: il reste un produit qui assume son statut de blockbuster, alternant tubes formatés pour un live dans Quotidien et parenthèses plus introspectives. Mais c'est le premier disque d'Orelsan qu'on se plait à jouer très régulièrement, probablement parce qu'il est le plus complet et le plus équilibré dans sa proposition, celui qui a vraiment pris le temps de faire murir son propos. Avec le recul, on réalise alors que peu d'artistes français ont réussi à illustrer la prise de responsabilités que représente le passage à l'âge adulte avec autant d'impact. Et c'est précisément parce que Orelsan propose le miroir le plus parfait de cette période qu'il a su toucher un si large public. Parce qu'en définitive, "on te dira d'être premier, jamais d'être heureux", et cela peu d'artistes l'ont aussi bien raconté que dans cet album qui devrait faire économiser quelques visites chez le psy à certains. Un beau disque, et un succès amplement mérité.