Tout me fait rire

L.O.A.S

DFHDGB  |  2017
9 / 10
par Aurélien  |  le 14 avril 2017

Le temps. Dans le fond, s'il y a un seul talent qu'il faut avoir et qui devient un réel problème de civilisation, c'est celui d'arriver à être maître de son temps. Quelle place accorder à l'ennui quand le smartphone est en permanence à portée de main ? Comment faire un bond dans le futur sans avoir peur de plonger dans quelque chose de destructeur et d'irréversible ? Soyons lucides: gérer son temps est une tannée, qui impose en permanence une vie d'équilibriste. Car rien n'est pire que de subir le temps, et de s'obliger à la patience. Et s'il y en a bien un qui en a fait l'expérience, c'est L.O.A.S: le Parisien n'a pas tout à fait été maître du destin de Tout me fait rire, son premier disque. Terminé depuis près d'un an et demi, il n'arrive dans les bacs qu'en ce mois d'avril, après un enchaînement de complications comme seule l'industrie du disque peut en générer. Et pourtant, Dieu sait comme il avait de l'or entre les mains.

Comprendre Tout me fait rire, cela implique de distinguer l'homme du personnage, L.O.A.S de Loïs. Sur son précédent projet NDMA, Loïs n'apparaissait qu'épisodiquement: c'est L.O.A.S qui parlait, perdu dans un palais des glaces de onze titres, et éclaté en un millier d'avatars détestables. Sur ce premier album, c'est Loïs qui revient (enfin) au centre de la scène. Et si tout le fait rire ici, c'est probablement parce que le théâtre dans lequel il joue est macabre, et que rien n'est drôle dans ce qu'il raconte. Il ne rêve pas d'un destin à la Charles Bukowski, non: Loïs prouve ici qu'il n'est pas le Danny Brown qui cohabite avec ses démons. S'il se dit "entraîné à mourir", et qu'il espère "le faire un jour à la perfection", il compte aussi tenter de se débarrasser une bonne fois pour toutes de ses excès, et se remettre sur le chemin d'une vie normale. Ainsi, ce premier album porte les récits de ses combats, mais aussi des défaites qu'il cherche à exorciser avec justesse, sur un projet à la pleine mesure de ses fantômes.

Dans ces chroniques d'un mec qui se lève le mercredi pour se coucher le dimanche, il se dessine comme un vagabond dans un perpétuel état second, quelqu'un qui fraude la vie par volonté d'échapper à un quotidien devenu trop compliqué. En fait, il n'y a guère que ses éclairs de lucidité pour rythmer ce disque: pour le reste, chaque couplet ressemble à un immense flirt avec la faucheuse. Lui-même l'entonne, d'un air goguenard sur "Carcosa": "tu serais déjà mort si tu avais la vie que je mène". On a très envie de le croire: en dehors de cette unique respiration FM, Tout me fait rire est un festival d'images dures, à l'écriture vraie et poignante. Plus qu'un disque, ce projet est une réelle thérapie dans laquelle Loïs dresse le récit cauchemardesque de ses relations aux drogues dures, évoque le décès de son ami Bilal. Mais il y a surtout l'exceptionnel salut qu'il place en la volonté de voir grandir son enfant dans un futur proche, seul point de lumière d'un album volontairement consommé par le noir.

Ce disque aurait déjà été un vrai diamant sur ses seules qualités de ses lyrics. Mais produit DFHDGB oblige, il faut ajouter à cette victoire la richesse de son esthétique, et son épatante variété. Ainsi, si son propos n'a jamais été aussi fort et dur, c'est parce que Loïs est en pleine possession de ses moyens, et qu'il éprouve moins le besoin d'invoquer L.O.A.S pour s'exprimer avec justesse. Symptôme de cet aboutissement, Tout me fait rire est un disque moins rappé que chanté, qui prouve avec un certain succès que le laboratoire de DFHDGB relève aujourd'hui plus du répertoire d'Alain Bashung que de celui de Biffty ou Vald. L.O.A.S n'a en tout cas plus grand chose de white trash à offrir à son public, et préfère orchestrer de vrais projets monochromes, plutôt que de s'enterrer dans une posture adolescente qui n'a aujourd'hui plus aucun sens. Mais quand on y pense, est-ce qu'elle en avait vraiment eu un ?

Quand le disque se termine sur "Crystanthèmes", avec l'aide précieuse du jeune Shkyd, on a le sentiment que L.O.A.S a définitivement raccroché son costume d'anti-héros. Sur cette conclusion, l'épais tissu de haine et de douleur qu'il a tricoté sur son premier disque semble se désintégrer, comme pour mieux distinguer L.O.A.S le dandy énervé de Loïs le raconteur d'histoires désabusé - mais finalement apaisé. Il y a d'ailleurs quelque chose de presque biblique dans cette confrontation entre les deux facettes d'un seul et même personnage. Une chose est certaine en tout cas: on ne retrouvera jamais L.O.A.S aussi tourmenté que sur ce disque d'exception. Et quelque part c'est tant mieux, car la vraie force de Tout me fait rire est le grain unique de sa fresque, dans laquelle on aime se perdre pour mieux y revenir ensuite. Un grand disque, rien de moins. 

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