Primavera 2015

Parc del Forùm, Barcelona, le 28-05-2015 | par Yann le 03-06-2015

La solitude est souvent perçue comme un échec ou du moins comme une souffrance. Bien sûr, le contexte influe sur cette perception. S'exiler au sommet d'une montagne pour méditer sur le sens de l'existence : une expérience positive et unique. Se rendre tous les mercredis midis seul au Lunch Garden pour manger des boulettes sauce tomate : pas top. Faire le Primavera en solitaire, c'est un peu les deux : à la fois expérience mystique et dépression post-moderne.

J'aurais pu m'incruster…

Avant toute chose, il faut comprendre comment je me suis retrouvé là-bas en solo. Le 25 juillet 2014, j'achetais mon pass. Le 6 octobre 2014, je validais mon vol Barcelone-Bruxelles et le 10 février 2015, je réservais une chambre dans un appartement proche du site du festival. Dans le langage de l'entreprise, j'ai une vision à long terme. Je savais que quoi qu'il arrive, j'irais au Primavera cette année. Et les conditions se sont avérées particulières : personne n'a eu envie de m'accompagner, j'ai manqué le Doudou et le mariage d'un ami et je suis parti le jour où Belgocontrol a fermé l'espace aérien belge.

Seul dans les couloirs de Zaventem, canette de Jupiler à la main, j'aperçois au détour d'un tapis roulant, Damien et ses potes de IT IT ANITA qui attendent le même vol que moi. Arrivé à Barcelone, je me précipite dans un taxi pour pouvoir récupérer la clef de ma chambre. À la terrasse du bar où le proprio l'a laissée, j'entame la discussion avec un couple anglo-russe qui loge dans le même appartement que moi et est à Barcelone pour les mêmes raisons. Ils m'offrent une bière, je propose de leur payer la suivante. Et ça s'arrête là. Je ne les ai pas recroisés, pas plus que IT IT ANITA ou les quelques personnes avec qui j'ai échangé quelques mots durant le festival.

Potsdamer Platz

Il faut dire qu'il y a du monde au Parc del Fòrum. Au bout des plages barcelonaises et de la Diagonal Màr, de grandes plaques de béton sont posées au milieu de tours modernistes. C'est dans cette structure ornée de panneaux solaires, avec le musée des sciences naturelles en toile de fond, que se dérouleront ces trois jours de musique. On dirait Potsdamer Platz, la mer en plus et un peu plus de gens qui parlent espagnol qu'allemand. Ceci dit, même si les locaux constituent une bonne part de la population, on entend beaucoup d'anglais, de français et de néerlandais. Tous sont fidèles à leur réputation : les Anglais crient comme des possédés pendant le concert de Perfume Genius, les Français râlent sur les Anglais et personne ne s'intéresse aux Néerlandais, qui ne s'en trouvent pas plus mal.

On pourrait penser que le soleil, la musique et la concentration de population jeune auraient vite fait de transformer tout cela en une orgie dégénérée. À mon grand étonnement, il n'en est rien. Tout d'abord, la bière coûte 3,5 euros. À ce prix-là, les Pakis qui vendent des canettes d'Estrella pour moins de la moitié du prix devant l'entrée du festival trouvent facilement acheteurs. Du coup, les gens boivent en quantités plutôt raisonnables. Ensuite, la drogue n'abonde pas. J'ai bien repéré quelques cokés et un ou deux dealers de pilules devant le set de Dixon, mais en comparaison avec ce qu'on peut vivre ailleurs (au hasard, Dour), rien de bien scandaleux. Globalement, le Primavera n'est pas un festival orienté "party", et, osons l'amalgame, les musiques électroniques "dansantes" y sont très peu représentées - non, Caribou n'est pas de la musique électronique dansante. Enfin, le festival ayant lieu en pleine ville, les gens rentrent chez eux, dorment dans des lits, prennent des douches et mangent des repas normaux tous les jours. Ils tiennent le choc sur le long terme et s'habillent suffisamment bien pour rechigner à se vomir dessus.

Point mode

Cela fait-il du Primavera un festival de hipsters qui veulent avant tout se montrer ? Pas vraiment, même si des tendances se démarquent. Pour les femmes, le legging noir hyper-moulant genre yoga pants est très présent. Pour les hommes, la chemise à manches courtes avec un imprimé "pêche" (crevettes, ancres ou petits poissons) semble être la voie à suivre. Votre serviteur avait lui-même fait un gros effort : Levi's 501 patiemment décoloré et déchiré aux genoux par des années de festivals et d'eau de javel, lunettes de soleil Marc Jacobs, casquette camouflage Norse Project, sac en bandoulière vert criard d'une créatrice de Valence et t-shirt avec des imprimés hyper originaux de chez DesignByHümans.

En parlant d'imprimés, si le nombre de t-shirts au nom d'un groupe est un signe de la popularité croissante de celui-ci, les héros du Primavera 2015 sont sans conteste Joy Division et l'album de l'année, Unknown Pleasures. Je ne sais pas si c'est lié à la programmation largement shoegaze/post-punk/grunge/kraut ou simplement, comme on me l'a fait remarquer, parce qu'H&M a sorti un t-shirt de la pochette de l'album, mais la tendance rétro-futuriste était bien présente.

D'ailleurs, H&M était un des sponsors principaux du festival, avec Heineken, Ray Ban et bien d'autres. À vrai dire, même si on se tape un peu trop souvent les publicités des sponsors avant les concerts et que chaque scène (à part la Primavera) porte le nom de l'un desdits sponsors, leur présence reste relativement discrète, notamment parce que leurs stands ne sont pas massifs et certainement pas situés à proximité des scènes. On ne regrette absolument pas le Joe Piler Saloon (que j'échange volontiers contre les "silence corners" proposés par La Vanguardia).

En pratique

Si vous envisagez le Primavera seul l'année prochaine, voici quelques conseils à suivre.

1. Pensez plage : Ne soyez pas trop optimistes, n'espérez pas jouer les touristes en ville avant de vous rendre sur le site du festival à 18h. Vous marcherez bien assez entre les scènes pour ne pas avoir envie de grimper au sommet de Montjuïc. Profitez-en plutôt pour vous poser sur la plage naturiste de Mar Bella et fumer des clopes les pieds dans la Méditerranée pendant qu'un doux vent vient vous caresser les poils pubiens. Dans ce lieu calme et paisible, les plus pudiques ne sont même pas obligés de se mettre tout nus.

2. Pensez alcool : Vous croyez que se saouler la gueule en solo, ça craint? Détrompez-vous, il s'agit d'un substrat anthropologique induit dans le seul but de contrôler les couches populaires. Je dirais même que c'est nécessaire si vous voulez pouvoir tenir debout de 17h à 3h du matin (ou plus, si affinités). Sirotez donc quelques bières au soleil pour être suffisamment éméché et ne plus avoir qu'à maintenir votre taux d'alcoolémie à flot pendant la soirée.

3. Pensez danse : On ne danse pas beaucoup au Primavera. Je vous recommande donc chaudement de vous dandiner énergiquement en début de soirée (à l'ouverture de la scène "électronique" à 21h par exemple) afin de vous dégourdir les jambes et ne pas devoir vous asseoir vers 1h00, quand vous aurez l'impression que vos rotules se dérobent. S'asseoir c'est tricher mais c'est surtout le meilleur moyen pour abréger votre soirée et vous endormir comme une merde devant des concerts dont vous auriez voulu profiter - votre serviteur s'est assoupi devant Death From Above 1979.

4. Pensez distance : si vous lisez Goûte Mes Disques régulièrement, vous aimez probablement la programmation des scènes Pitchfork, Adidas et ATP. Toutefois, il est également probable que vous ayez quand même envie d'aller jeter une oreille aux têtes d'affiche sur les scènes Primavera et Heineken. Grossière erreur. Ces deux pôles sont les plus éloignés. En plus, la Primavera et la Heineken sont immenses, disposent d'espaces réservés aux VIP, qui sont les seuls endroits d'où on peut voir correctement ce qu'il se passe sur scène, et vous finissez quand même par regarder l'écran géant à côté d'Anglais qui crient et de Français qui se plaignent. Tout cela vous faisant bien sûr manquer d'autres concerts peut-être pas très bons, mais auxquels vous participerez réellement. Bref, évitez les scènes principales, ça vous épargnera les mollets et pas mal de frustrations.

5. Pensez sandwich : Comme sur tous les festivals, au Primavera, la bouffe est chère et plutôt mauvaise. Alors que vous pouvez acheter jamón, chorizo et autres saucissons un peu partout, les mettre dans du pain, économiser de l'argent et bien mieux vous restaurer. Après trois jours d'ibérico à chaque repas, vous serez dégoûté pendant un moment, mais c'est un mal pour un bien.

Ah oui, et alors, la musique…

Contrairement à Serge, je pense qu'un festival permet à plein de gens, bien plus que n'importe quel scribouillard, de découvrir des groupes qu'ils n'auraient jamais écoutés autrement. Ca a été mon cas au Primavera. J'en retiens Baxter Dury, Roman Flügel, Antony and the Johnsons, Disappears, Perfume Genius, Pharmakon, Einstürzende Neubauten, HEALTH et Soledad Vélez. Je ne trouve pas très intéressant de vous donner un compte-rendu musical précis de tout ce beau monde, mais j'ai gribouillé quelques phrases pour chacun des 55 groupes que j'ai vus et ça se lit "brut" ici.