Pitchfork Music Festival Paris 2015

La Grande Halle de la Villette, le 29-10-2015 | par Thomas P. le 09-11-2015

Le Pitchfork Music Festival, c’est tout d’abord un état d’esprit. Faut être préparé pour l’évènement de l’automne, sortir ses plus beaux atours, ses effets les plus adaptés à la situation pour paraître le plus connecté à la musique du lieu et prendre des notes pour le style vestimentaire à adopter pour être cool en 2016.

Durant ce doux weekend d’octobre, on peut déjà remarquer que les casquettes remplacent les bonnets courts, que les chaussures-plateformes ont supplanté les Stan Smith et que les grandes barbes offrent une assurance bière à la main que n’ont pas les gens conventionnels. Le Pitchfork Music Festival, c’est aussi le rendez-vous incontournable des anglophones de la capitale - quand ils ne sont pas venus directement d’outre-Atlantique, comme si le festival organisé à Chicago avait rameuté des festivaliers dans ses bagages. Paris n’est plus la capitale française, le Grand Remplacement n’est finalement pas celui attendu par l’extrême droite. La langue française n’est plus majoritaire ma petite dame ! Mais dans cette belle Grande Halle de la Villette investie de ses habituelles deux scènes se faisant face, la programmation hétéroclite a fière allure et on fait confiance au bon goût du site aux trois flèches pour le reste. Au pire, en écoutant les artistes qu’on ne connait pas (ou seulement de nom), on réussira à se la péter en société. 

Pourtant, cette édition a démarré avec des espoirs déchus, puisque Björk, LA tête d’affiche initialement prévue, a annulé sa tournée européenne sur une sombre histoire d’agenda et de karma. C'était au beau milieu de l’été et on a eu le temps de voir venir du côté de l'organisation. L'Islandaise a donc été remplacée au pied plus ou moins levé par un autre personnage hautement polarisant : Thom Yorke. Ça va, mais l'ombre de Björk a quand même plané sur les charpentes des lieux. Et surtout hanté mon esprit puisqu'elle était à l'origine de ma motivation pour cette année.

En fait, je vous l’avoue, on ne va pas au Pitchfork Festival avec la même niaque que sur les festivals d’été. On y va comme un club français en C3. Au lieu de penser à la coupe et aux points UEFA, on pense aux déplacements longs en Biélorussie et au calendrier chargé. Ici, on sait qu’on verra des belles têtes d’affiche, des artistes difficiles à choper en concert, mais on sait aussi qu’on devra faire des allers-retours incessants entre les deux scènes, que l’ambiance sera étrange et que le son sera pas très propre.

Le jeudi, c’est yo-yo

Pour le premier jour de festivités, on commence avec Dan Bejar et Destroyer. Le monde afflue lentement. Le Canadien semble être la fusion de Llewyn Davis et de Patrick Hernandez, toujours appuyé sur son support micro ou une canette à la main. L’orchestration à la Tom Waits met surtout en valeur le saxophoniste qui nous fait vibrer autant que son modèle assurément. Avec le chant susurré de Bejar, on se croirait parfois même sur un doublage de film érotique. Mais les craintes évoquées plus haut sont confirmées : bien que les musiciens le corrigent au fil du concert, le son est toujours aussi brouillon. Alors peut-être qu’Ariel Pink, programmé très tôt sur l’autre scène, va véritablement lancer les hostilités et nous donner le premier moment du week-end. C’est toujours difficile pour les oreilles malheureusement mais après une intro trop longue, « Put Your Number In My Phone » sonne et son ambiance foraine sous champi se met en place. La fanbase est déchaînée au premier rang, et « Not Enough Violence » nous en donne justement.

On est lancés, c’est bon. En se positionnant devant Godspeed You! Black Emperor, on réalise que les ambiances vont faire les montagnes russes en ce premier jour. Surprenant de les voir ici, mais gros plaisir de les voir. Et gros plaisir de les écouter surtout: tous en rond et sans parler au public, leur post-rock fait mouche, entre progressions et explosions. Supportée par des visuels minimalistes mais efficaces, la très belle interprétation de « Peasantry or 'Light! Inside of Light! » est sublimée par un son enfin maitrisé. Le public aime, respecte, si ce n’est qu’on y retrouve aussi trois américaines en A.P.C. préférant parler de Snapchat pendant les morceaux, applaudir fort et se moquer de l’audience. 

Encore groggy suite à ce qui seraen fait  l’un des meilleurs concerts du festival, Deerhunter commence tandis qu'on passe notre tour. En plus d’un son pourri, la bande à Bradford Cox a la place du con, entre les émotions passées et les émotions futures de la tête d’affiche du jour, Beach House. Nous leur en voudrons pas et serons miséricordieux envers eux tellement ce problème de son se lisait sur les visages gênés du public. Cox aura d’ailleurs posé la question du week-end à propos du lieu :  « C’est une ancienne gare ? Une maison ? ». C’est une halle aux bestiaux, Brad, et on s’en rend compte dans la foule compacte pour Beach House venue se chamailler avec ses sentiments. Entre une Victoria Legrand émotive au point de verser quelques larmes, de dire « Je t’aime papa » et entretenir un « Je t’aime moi non plus » avec Paris (n’oublions pas que le public n’est pas français), la magie prend inexorablement. Sur « Wildflower » notamment, chanson d’amour, un moment de grâce s’est frayé un chemin dans cette froide halle : les couples se roulent des galoches, les amis s’étreignent, d’autres se roulent par terre et font l’amour avec le sol - pas bien le LSD. Il n’empêche que le groupe y était pour beaucoup dans l’humeur générale, se permettant même de chanter la si rare « Saltwater ». Mais il n’a pas oublié non plus de pointer le public du doigt pour son faible retour, tout comme Cox avant elle a moqué la population hipster en se présentant comme « un groupe électronique danois ». Un vrai yo-yo cette première journée.


Le vendredi, c’est Thom Yorke

Vu la bonne soirée passée la veille, on revient un peu le lendemain comme Anderlecht contre le PSG, avec l’assurance de repartir perdant. Ce qui ne nous empêche pas de profiter des installations en attendant le son. Cette année, les à-côtés sont peu nombreux ou peu visibles, comme la salle de jeux avec ses jeux d’arcade, ses flippers ou sa table de ping-pong. Alors on boit des bières. Et puis dans l’ambiance feutrée, HEALTH tape d’entrée avec fracas et classe (ce « Eat Flesh »...) puis rentre dans un faux rythme malgré un John Famiglietti en headbanging permanent. C’est ça de jouer face à un public qui attend pour jouer le contre.

Comme le jeudi, on passe du coq et à l’âne, du rock et la pop-soul, en passant par le folk de Kurt Vile. Les souvenirs d’un son dégueulasse refont surface et se posent ici même en exemple, malgré la joie d’être là (et de se balader) presque communicative du frère du Cousin Machin et sa voix entre Lou Reed et Bruce Springsteen. « Freak Train » fera cependant office de transition parfaite (enfin une!) avec les mecs de Battles. La précision chirurgicale de leur math-rock est salvatrice au milieu du marasme sonore proposé sur la scène secondaire. Les morceaux sont maitrisés et, finalement, on s’approche cette fois de la performance à l’image d'un John Stanier et sa cymbale haut perchée ou de déhanchés énergiques du niveau des Talking Heads. Battles nous en a mis autant dans la vue que dans les oreilles. Finalement, c’était peut être ça la recette pour bien figurer au Pitchfork cette année, que ce soit Father John Misty le lendemain ou Thom Yorke ce soir-là.

L'Anglais étant le dieu des lecteurs de Pitchfork, nous avons eu droit à une messe pour nos amis vegan, mais pas que. Dans la même configuration monumentale qu’à la Gaîté Lyrique en 2013 (avec Nigel Godrich, deux écrans au-dessus de la scène et trois écrans HD incurvés derrière projetant des animations minimalistes se rapprochant des fonds Winamp), on comprend que le Thom ne s’est pas fait arnaquer à la négociation pour remplacer Bjork. Il est le seul à disposer de cette installation. Le public, très nombreux, en a pour ses yeux et pour ses oreilles, enfin chouchoutées. Qu’on aime ou non son projet solo (qui prenait ici la forme d’un mix sans interruption), tout le monde est hypnotisé par les images ou les pas de danse si particuliers de l’anglais. Histoire de montrer qui est bien le patron, il se permet même de terminer avec « The Eraser » en rappel. Succession logique pour finir en beauté la soirée, Four Tet, déjà présent l’année dernière, ne sera pas la victime du soir. Il se pose même en valeur sûre. En jouant le « Seesaw » de Jamie XX ou son remix d’Eric Prytz, Kieran Hebden postule déjà pour l’année prochaine.

Le samedi, c’est Halloween Party

Venu tôt ce jour-là pour me faire fouiller longuement et vérifier que je n’ai pas de drogues ni dans mes madeleines ni dans mon boitier à lunettes, je me devais aussi de profiter du festival pour picoler un peu et profiter des lieux: une cabine de photos vintage, quelques food trucks, des bars et c’est tout. En fait, le Pitchfork est le négatif de Coachella. Les bières sont à 7€ à payer soit en CB sans contact, soit avec des jetons (alien). Les burgers de Burger Brothers, enseigne hollandaise, sont plutôt bons et leurs serveuses ne parlent pas du tout français. Excuse me. Mais c’était aussi ça l’occasion de vraiment sentir que 60% des festivaliers sont anglophones, de faire un mini-ERASMUS, de repérer les looks bien étudiés et surtout de mater.

C’est alors que j’ai compris ce qu’on fêtait ce jour-là en dehors de cet endroit clos… HALLOWEEN ! Pour l'occasion, Curtis Harding et Unknown Mortal Orchestra proposeront leurs maquillages et masques et Father John Misty sa barbe et son costume. Lançant « I Love You Honeybear » d’entrée, ce dernier capte l'attention. La théorie sur la présence scénique évoquée plus haut en parlant de Battles est ici confirmée. Ses danses, gestuelles théâtrales et rencontres avec le public en font un personnage de scène et surtout l’homme le plus drôle des trois jours. Selon les rumeurs, il pourrait être à l’origine de changements soudains de sexualité tellement il a cherché à séduire le public (immobile mais conquis).

Jour de décompression entre l'après-Thom Yorke, Halloween et la soirée RBMA à suivre, les bières s’enquillent plus facilement et font honneur à la frange belge de la rédaction. Mais alors qu'on en pose une pour nos amis belges résonne déjà au loin les notes de « We Are The Champions » pour Run The Jewels. Étonnant. Jusqu’à ce qu’ils proclament « nous ne faisons pas de rock, nous faisons du putain de rap » et balancent, fidèles à eux-mêmes, un set politique d’une efficacité redoutable. « On transpire parce qu'on est trop gros » dira El-P, mais ce n’étaient pas les seuls dans la foule à suer comme des gorets.

À la place inconfortable du concert qui suit ces deux fous, Spiritualized arrive à ce moment où l’alcool commence à monter, et le « Hey Jane » des Anglais tombe très tôt dans le set pour en remettre une couche. L’impression vue de haut donnait une scène qui offrait de l’intensité et un public aussi animé qu’une carte postale. Surréaliste. Heureusement, Ratatat réussit à remotiver les troupes avec une formule chimique à base d’une guitare avec un son très Strokes un peu cheap et des silences grattés. Grâce à une scénographie plutôt sympa, le show s’avèrer efficace. Mais chiant aussi, un peu comme ce grand barbu à lunettes type The Smiths au milieu de la fosse fouillant sur Google sur son iPad. Hudson Mohawke et surtout Laurent Garnier feront honneur à leur génie et à la soirée Red Bull Music Academy, mais ce sont surtout les bières qui nous feront tourner la tête et nous feront repenser à cette blague vaseuse imaginée pour l’occasion : « À Halloween, je me déguise en hipster ». Hilarant, non ?

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