Dour Festival 2018

Dour, le 11-07-2018 | par Émile le 31-07-2018

Des litres de bière et de sueur, des choix compliqués, des copains, des corps qui subissent l'équivalent d'un quintuple Iron Man, du boudin, de l'amour, des drogues, des toilettes bouchées, des frites trop cuites, des journées sous le cagnard, des belles nuits au frais et des réveils qui déchantent. Le Dour Festival, c'est tout ça à la fois, et c'est aussi beaucoup d'autres choses qu'on a décidé de vous détailler dans un compte-rendu kilométrique qui choisit ses gagnants et ses perdants de cette trentième édition. 

GAGNANTS: ho99o9

Aller à un concert de ho99o9, c'est la certitude qu'on va se faire malmener tel un supporter du PSG en tenue de match sur la Canebière. Le problème avec ces chiens fous qui feraient passer les zouzous de Death Grips pour une portée de corgis, c'est qu'il faut maîtriser le fossé qui sépare le studio du live. Pour avoir assisté aux premières performances du groupe sur le sol européen, on peut vous dire que c'était loin d'être gagné. Mais  arpenter inlassablement les salles du globe, cela paie. Cela paie tellement que le groupe américain a tout simplement atomisé la concurrence à Dour avec son cocktail politisé de punk, de noise et de rap. On voudrait vous dire qu'on garde un souvenir bien précis de ce concert, mais c'est un peu plus compliqué que ça: il se dégage une telle énergie primaire des concerts de ho99o9 que l'envie de se ruer dans le pit est irrésistible. Il s'en suit un tourbillon un peu flou d'émotions et de mandales qui s'interrompt quand le groupe le décide, lui qui s'amuse à tenir son public par la gorge, lui laissant juste assez de répit pour ne pas être pris d'une crise d'apoplexie toutes les 4 minutes. Irrésistible, tout simplement.

PERDANTE : Princess Nokia

Dans nos petits conseils d'avant-match, on avait hésité à vous envoyer voir Zeal & Ardor parce que Princess Nokia passait en même temps, et qu'honnêtement, on attendait beaucoup de ce concert. Et apparemment on n'était pas les seuls, puisqu'un bon quart d'heure avant que cela commence, on a vu des nuées de festivaliers se ruer vers la Boombox. Alors on n'oserait pas dire que ce fut mauvais - on avait vu Lil Xan le mercredi, et ça nous avait donné un peu de largesse dans notre échelle d'appréciation. Et s'il y a bien quelque chose qu'on ne peut pas reprocher à Princess Nokia, c'est sa présence: elle saute, elle slame, elle danse, et même quand le public mécontent commence à le lui faire comprendre, elle se marre et elle montre son cul. Pour les rangs de devant, ça devait être très fun. D'où on était, ça semblait à peu près aussi intéressant qu'un best of de Christophe Willem. Parce que musicalement, on peut le dire, la déception fut réelle:  le pourcentage du concert pendant lequel on écoutait simplement son disque sur les enceintes de la Boombox en la regardant déconner avec le public de devant a été tout sauf négligeable. On sait que cette pratique est devenue monnaie courant dans le rap de 2018, mais Princess Nokia n'étant pas le dernier rappeur Soundcloud venu, on était en droit d'attendre autre chose qu'une parodie de concert. On ne sait pas quel est son plan artistique pour l'avenir, mais le public qu'elle a acquis en Europe avec l'exigence et le style de ses disques, elle pourrait bien le perdre en enchaînant les prestations de ce genre.

GAGNANT: Zeal & Ardor

Justement, parmi les artistes qu'on vous conseillait de ne pas rater, il y avait Zeal & Ardor, et on ne regrette pas ce choix. Malgré une écoute a priori facile, la musique de Manuel Gagneux n'a rien d'évident: son mélange de death metal, de blues et de pop pourrait en effrayer ou en ennuyer plus d'un, mais c'est autour du chant que Zeal & Ardor arrive à faire naître la passion. Le Suisse braille merveilleusement, à pleine voix, comme on le faisait dans les années 1970, et a su s'entourer de deux excellents choristes qui viennent compléter une ligne frontale aussi épique qu'énergique. Avec une bassiste complètement dingue, un guitariste au top et un batteur capable de tenir la baraque sans s'imposer, Manuel Gagneux peut s'appuyer sur un sacré onze de base. C'est vrai qu'on a pas souvent eu l'occasion d'être ému aux larmes dans la Caverne, mais cette équipe-là nous a pris à la gorge dès notre arrivée sous le chapiteau et les quelques doutes qu'on aurait pu avoir à l'écoute de Stranger Fruit se sont vite dissipés. Bordel c'était beau.

PERDANTS: BADBADNOTGOOD

Vu l'ambiance surchauffée qui régnait dans la Petite Maison Dans La Prairie pour le troisième passage des Canadiens à Dour, on va très certainement passer pour une grosse bande de pisse-froids - mais rassurez-vous, on a l'habitude. Excellent sur l'album (amour pour IV et surtout III) et visiblement très bien drivés par un producteur capable de contenir leur fougue, les gars de BADBADNOTGOOD lâchent tellement la bride sur scène que toutes les nuances et les courbes qui font le sel de leurs albums s'effacent au profit d'un show où tout ou presque est au même niveau - à l'exception peut-être du batteur Alexander Sowinski qui a dû souffrir d'un sacré manque d'attention étant gamin pour mettre son instrument en avant de la sorte. Si cette débauche d'énergie, on pouvait encore la valider à une époque où le groupe était surtout connu pour ses reprises de TNGHT ou Kanye West, leur jazz aux faux airs de post-rock (à moins que ce soit l'inverse) passe beaucoup plus difficilement la barre de nos attentes probablement démesurées quand on les voit traiter avec aussi peu de respect leur matériel originel.

GAGNANTS : Biffty & Dj Weedim

Biffty est-il le meilleur rappeur français ? Pas du tout. Ses morceaux n'ont rien apporté au hip-hop hexagonal, ses textes sont au mieux drôles, au pire lourdingues et oppressifs, et les types sont tellement high qu'ils confondent le savon et le shit. Mais en concert, le délire est total et le souye god a donné une sacrée leçon à tous ces artistes qui appauvrissent leur catalogue dès qu'ils montent sur les planches. Bouillants comme aucun autre groupe du festival, Biffty, DJ Weedim et Julius ont cramé la Boombox dès le premier soir. Derrière ce look de punks branleurs dont on peut s'amuser, et au-delà de cette prétendue énergie naturelle qu'on pourrait leur attribuer, on sent bien que les types ont bossé dur pour offrir un spectacle différent des albums, un univers violent et excessif dans lequel on rentre en quelques secondes. Sur une scène rap qui a souvent du mal à être pertinente en live, ou qui force tellement le truc que ça en devient navrant, on est bien contents que la bande à Biffty existe et fasse tournée sur tournée en demandant au public s'il veut lui lécher les parties.

GAGNANT: le Ezra Collective

Forcément qu'avec une finale de coupe du monde diffusée sur la Last Arena pendant leur slot et une chaleur caniculaire qui avait transformé le Labo en désert de Gobi, les gars du Ezra Collective étaient flattés que quelques centaines de courageux aient eu l'idée un peu folle de venir leur passer le salam en ce dimanche après-midi. En même temps, il n'aura pas fallu 5 minutes pour que ces mêmes courageux réalisent que les Londoniens n'étaient pas venu pour beurrer les tartines et que leur concert allaient être à la hauteur du récital livré par les Bleus quelques centaines de mètres plus loin. On dit du Ezra Collective qu'il incarne le renouveau et l'avenir du jazz made in UK, et on a bien été obligés de s'incliner façon Wayne's World devant une démonstration de force qui ferait passer une parade militaire nord-coréenne pour un spectacle de fancy-fair. Ajoutant dans sa potion magique de solides doses de funk et d'afrobeat, et usinant du groove avec le rendement d'un sweatshop bangladais, le Ezra Collective n'a pas ménagé ses efforts pour démontrer comment, malgré les soli héroïques inhérents à tout bon concert de jazz qui se respecte, le collectif prime sur l'individu. Paul Pogba likes this.

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