You Can't Steal My Joy

Ezra Collective

Enter The Jungle  |  2019
8 / 10
par Jeff  |  le 4 mai 2019

You Can’t Steal My Joy. Vous n’aurez pas ma joie. Pour son premier album, le Ezra Collective pose d’emblée les termes du contrat qu’il compte passer avec les masses. Oui, les masses.

Parce que pour plein d'excellentes raisons, le collectif londonien est destiné à toucher le plus grand nombre. D’abord parce que l’étiquette « nouveau jazz anglais » qui lui colle à la peau joue le rôle d’accélérateur de hype. Si celle-ci permet des ascensions éclair à l’image de Kokoroko qui remplit les salles sur la foi d’un seul (très bon) EP, elle se nourrit également plus sainement du travail acharné des collectifs comme le Ezra Collective, qui charbonne depuis 2016 pour dépoussiérer le jazz et l’amener vers de nouveaux publics, marchant en quelque sorte sur les traces de l’Américain Kamasi Washington, qui fut le premier à rendre cool le jazz auprès de gens qui n’avaient jamais entendu parler de Blue Note ou ECM.

Il est d’ailleurs assez saisissant d’observer la confiance qu’a pris le groupe en son approche quand on écoute le premier titre de son premier EP, « Enter The Jungle », et ce premier album. En trois années et deux EPs remarquables, le groupe emmené par le batteur / band leader / armoire à glace / machine de guerre Femi Koleoso a progressivement pris confiance en sa capacité à éviter les carcans, dopant de plus en plus ouvertement son jazz à l’afrobeat, au grime, au dub, au funk, à la nu-soul et au hip hop – leur amour pour ce dernier genre est pleinement assumé avec la participation de Loyle Carner sur l’un des tous bons titres de You Can’t Steal My Joy.

L’autre force du Ezra Collective, c’est son unicité. Contrairement à pas mal d’artistes aux côtés de qui ils apparaissaient sur la compilation We Out Here, ces six-là travaillent en vase assez clos, soit tout l’inverse d’un Shabaka Hutchings, d’une Nubya Garcia ou d’un Moses Boyd qui extraient leur sève créatrice des nombreuses collaborations et projets auxquels ils prennent part. Pourtant, avec des gars aussi talentueux que la claviériste Joe Armon-Jones ou le trompettiste Dylan Jones dans l'effectif, on peut imaginer qu’il n’est pas simple de canaliser les envies de chacun et de lui laisser une place raisonnable dans un projet qui rayonne justement par l’équilibre qu’il trouve dans chacun de ses titres. 

Enfin, comment ne pas évoquer la finesse hymenique qui sépare l’album du live. Ceux qui ont vu le groupe l’été dernier (souvenir ému pour le souk à l’AB Club en septembre) ont pu comprendre comment le concert est le laboratoire à idées du groupe, le meilleur moment pour entrer en communion avec son public et cimenter ses convictions, pour in fine pouvoir les retranscrire dans des disques qui dégagent une énergie brute, positive et tout bonnement irrésistible.

Pour toutes les raisons évoquées plus haut, vous comprendrez qu'on tient dans le Ezra Collective un groupe à part dans cette nouvelle galaxie du jazz anglais, assez facilement identifiable dans la façon dont il structure ses morceaux, dont il communique avec son public et dont il envisage disque et scène dans un seul et même mouvement dévastateur. Bref, ce n’est pas avec eux que la bulle spéculative qui entoure le jazz britannique risque de se dégonfler. Et quand ce sera le cas, on peut compter sur le Ezra Collective pour trôner fièrement sur les décombres.

Le goût des autres :