Starting Today

Joe Armon-Jones

Brownswood  |  2018
6 / 10
par Émile  |  le 18 mai 2018

Avec ses cheveux longs et le fin duvet qui lui sert de barbe, Joe-Armon Jones a tout pour être le nouveau messie du jazz: de fait, ce jeune pianiste londonien à qui on prête des « mains d'argents » fait baver la critique avec son premier album. Evidemment, avec notre fâcheuse tendance à ne pas vouloir être d'accord, on a cherché à comprendre. Et on a déjà été surpris par beaucoup de papiers qui font de cet album une épiphanie insoupçonnée. Parce que ce n'est pas du tout une surprise de voir Joe-Armon Jones sortir un disque solo. Depuis deux ans, on le sentait arriver: co-fondateur du très bon Ezra Collective, ce diplômé du Trinity College a émergé en 2016 à travers les EPs de son groupe, montrant un talent particulièrement appréciable pour l'harmonisation tout en nous persuadant tacitement d'une virtuosité qui, comme chez les plus grands, ne se montre jamais en plein jour.

Mais des gens talentueux, il y en a énormément, surtout dans le jazz, et ce n'est pas pour autant qu'ils méritent tous les projecteurs. Et pour dire vrai, cette vague du jazz anglais qui mérite tant qu'on s'y penche, elle a aussi besoin d'être reçue avec prudence car elle n'est pas à l'abri de souffrir rapidement du « syndrome du rap belge », aussi connu sous le nom de « maladie de la soirée foireuse »: t'invites deux potes que t'aimes beaucoup, et ils viennent chacun avec cinq potes relativement insignifiants, qui eux-mêmes veulent ramener dix potes complètement infectes. Intrigués mais pas naïfs donc, on n'était pas certain que celui dont on appréciait le travail au sein du Ezra Collective sache s'en tirer en solo.

Et si on est confiant sur la future carrière d'Armon-Jones, non, Starting Today ne révolutionnera pas le jazz contemporain, et pas même le jazz anglais. Véritablement inscrit dans un héritage du jazz fusion, on retrouve de nombreux éléments déjà présents chez l'ami Kamaal Williams ou dans les disques estampillés Brownswood Recordings (le label de Gilles Peterson sur lequel il est signé), mais aussi des structures proches de Charles Mingus ou des albums tardifs de Duke Ellington, même quand elles sont subtilement cachées dans un délire aussi caliente qu'un vieil album de Santana.

Pour autant, ce serait malhonnête de nier à Joe-Armon Jones une capacité à creuser un sillon particulièrement efficace. Starting Today affiche une polyvalence très intéressante. Si des titres comme "Ragify" sont de bonnes versions de choses que l'on entend depuis quelques années déjà, une partie non négligeable de ce que le bonhomme propose parvient à surprendre. Le single éponyme, qui est aussi la première piste du disque, n'est ainsi pas le programme de l'album qu'on pensait être, et fait figure d'exception par la place du chant et par une connivence avec la house qui ne sera pas poursuivie dans le reste du disque. Plus généralement, on apprécie que Joe Armon-Jones ait tenu à conserver le lien que le punk anglais puis la musique électronique avaient tissé avec les Caraïbes, comme sur l'excellent « Mollison Dub ».

En réalité, ce côté calme et chaleureux de l'écoute n'est que le reflet d'un rapport détendu à l'improvisation et l'excellente relation qu'il entretient avec les autres musiciens. Là où on avait peur que Starting Today soit l'explosion virtuose d'un artiste ambitieux qui se sentait limité par un collectif, on est plutôt étonné de sa capacité à faire jouer les autres. A écouter l'album sans en connaître le géniteur, on ne saurait dire qu'il est l'oeuvre solo d'un pianiste ou le fruit d'un travail de groupe. Le trio de fond batterie-guitare-basse jouit d'une place démesurée par rapport à d'autre albums, et c'est très sagement que Joe Armon-Jones joue au leader et non au soliste.

Si notre exigence vis-à-vis du jazzman anglais est proportionnelle à la hype douteuse qui l'entoure, on a décidé de pas se cacher derrière un cynisme puéril: Starting Today est un premier album prometteur, et qui possède cette qualité propre aux grands artistes, soit la capacité à composer des morceaux capables de se dévoiler encore après une vingtaine d'écoutes. A ce nouveau prince du cool de confirmer par la suite, car avec un telle carte de visite on est en droit d'attend beaucoup de sa part.